Dimanche 14 juin 2009
Continuons notre percée dans le monde des gens riches. La Contemporary Indian Art sale de mercredi était l'occasion d'une petite sauterie lundi soir dans nos salles de South Kensington. J'étais enfin invité. Je me plaignais de n'être jamais des soirées des autres départements de ma boîte. Il faut dire qu'avec la crise, le nombre de cartons d'invitation a été drastiquement réduit. Il est devenu assez difficile de se glisser dans les events et autres parties des OMP (Old Master Painting), Modern and Contemporary Arts, Asian Art, etc. sans se faire remarquer et taxer d'alouette. Ma chance pour cette fois était que ce départment Indian et au même étage que le mien. En sortant du boulot lundi, vers 18h30, je file vers la sauterie où j'arrive vers 19h00. Du monde, du monde. Chaque invité à rameuté la famille. Plus il y a de monde, plus il y a de clients potentiels. Ca sent l'argent. Je laisse mon manteau et mon sac AA vert au vestiaire. Champagne ou cocktail non alcoolisé, sans doute à la canneberge vu la couleur violette. Eurk! C'est vraiment dégueulasse la canneberge. Les Anglais, qui ont mauvais goût, en mettent partout. Qui n'a pas ressenti un dégoût prononcé pour le sandwich canneberge-camembert de chez EAT. Voilà bien la pire conséquence de l'Entente cordiale.


Subodh Gupta, Very Hungry God


Je choisis la flûte de champagne. Une série de serveurs en enfilade avec plateaux d'argent. Quelques blondes. La foule. Une flûte s'écrase par terre au pied d'une monumentale sculpture de Subodh Gupta, pile ennuyeuse de seaux d'acier nickelé de deux ou trois mètres. Le cartel indique 70,000 à 100,000 sterling. Les prix ont été revus à la baisse - c'est la c R i S e ! Elle partira pour 110,000 lors de la vente. On nettoie le verre brisé. Les spécialistes posent à côté du Gupta, quelques photographes mitraillent puis s'en vont. Je reprends une coupe de champagne. Je retrouve les collègues. Je réussi à choper un petit four qui porte bien son nom - je manque d'échapper la crevette qui tient à peine entre le pouce et l'index. Crevette sur lit de cresson, donc. Ou équivalent. Plus une perle de sauce sans trop de goût. Il y a tellement de monde que les serveurs de petits fours sont noyés dans la masse. Je suis du regard leur livrée blanche. J'arrive à trouver d'où ils sortent - une porte au fond de la salle de laquelle je décide de me rapprocher. Deux, trois, quatre petits fours. Je ne compte plus les coupes de champagne. Comme d'habitude, on est mieux servi en bibine qu'en bouffe. Mon verre n'est jamais vide puisqu'il y a toujours quelqu'un pour me remplir la flûte, sans mauvais jeu de mot. Ma technique d'attrape des canapés se peaufine. Cinq, six. Ah ! Les serveuses ont compris. Pour éviter que leur plateau ne soit vidé en 30 secondes dès les premiers mètres après la sortie de la porte du fond, elles lèvent les bras et portent le plateau au-dessus de leur tête pour franchir la salle et éviter la razzia. Ingénieux rempart contre le pillage de canapés. J'aurai eu sept petits fours, ni plus ni moins. De loin le record de la soirée comparant avec mes collègues, qui de toutes façons ne mangent rien.

Mes collègues sont parfois ennuyeuses. Ca ne mange pas, ça ne boit pas trop. Humour un peu pincé, facilement choquées, bien élevées, proprettes. J'imagine que c'est l'environnement où l'on bosse qui veut ça. Je pense que l'Allemande est un peu amoureuse de moi. Je pense que l'Américaine n'a pas vraiment compris que j'étais pédé. Je pense que la Française a très bien compris. Je pense que je m'entends vraiment très bien avec l'Anglaise. ll reste la stagiaire. Qu'est-ce qu'elle est belle !



Vivek Vilasini, Last Supper - Gaza, 2008

Notre business manager parade avec le lot 128 de la prochaine vente de bijoux, un collier en pierres très précieuses et une paire de boucles d'oreilles assortie. Là, devant une peinture de Souza, la quatrième fortune mondiale boit un cocktail à la canneberge. Lakshmi Mittal, le parrain de la soirée, est un peu plus grand que la plupart des invités et a le goût anglais. Il discute avec notre CEO. Quoique noyé dans la foule, je regarde les gens défiler devant lui, soit pour lui parler  et lui serrer la main soit pour s'approcher de plus près et voir le phénomène, tout simplement. Je fais pareil et viens jeter un oeil à la peinture derrière lui. Une croûte. Il a l'air incroyablement simple et sympathique. C'est la première fortune d'Angleterre, un Indien. C'est lui qui paye aussi les 10,000 livres qu'a coûté cette soirée, sorte de promotion de l'Inde moderne et de l'art indien. C'est en plus l'Année de l'Inde en Angleterre. Cher ou pas, il n'y a pas assez de canapés dont le nombre a pourtant été calculé en fonction des 400 invités prévus. Pour 25 livres par invité ça ne fait pas beaucoup. C'est pourtant près du double de ce qu'on compte par personne pour un diner de travail chez un ambassadeur de France (aux alentours de 12-14 euros). Je crois que le forfait "dîner de prestige" est au même tarif, environ 25 ou 30 euros.

Imaginez, vous êtes ambassadeur, vous recevez dix convives pour un dîner de prestige que vous facturez donc 250 ou 300 euros à l'administration française. Vous avez pris soin de sélectionner des produits locaux que vous payez trois sous, un vin bon marché que le quai d'Orsay vous envoie de France par valise tous les trois mois ou que vous avez de toute façon payé détaxé à l'aéroport du coin, vous sous-payez votre cuisinier et personnel local et vous êtes chiche sur la taille des portions que vous servez - une cuisse de canard et un passage du plateau à fromages, pas plus. Votre dîner prestige vous reviens donc à 10 euros par personne -et encore, en étant généreux. Vous vous mettez donc la différence
dans la poche, entre 150 et 200 euros dans mon exemple, juste pour inviter des gens à dîner. Sans parler de la paye des chefs de poste exonérés d'impôts. Je sais, je m'écarte du sujet mais ces pratiques sont courantes dans les postes diplomatiques.

Pour 25 livres par personne, j'ai tout de même bu une bouteille de champ à moi tout seul. Je serre des pinces à droite à gauche, fais des sourires. Il n'y a que des belles Indiennes en sari et colliers d'émeraudes. Je parle avec la spécialiste de la vente qui me glisse à l'oreille qu'un certain nombre de peintures viennent déjà d'être vendues. La sélection n'est pas extra. Il y a ce Gupta, des Maqbool Fida Husain, des Francis Newton Souza, quelques oeuvres plus ou moins inventives. On m'indique qu'une belle toile sur laquelle se prélasse une langoureuse panthère attaquée par une armada d'avions de guerre miniatures est une "bachelor painting", de la peinture de célibataire. Je ne comprends pas bien mais je l'aime bien, cette panthère. Une jolie toile en très grand format intitulée Last Supper - Gaza reprend une sène avec des femmes toutes voilées de noir partageant un repas. Intéressant. Trop grand pour chez moi.

(à la radio, Ainsi parlait Zarathoustra, Strauss)



Il doit être 21h00, la salle se vide. J'ai faim. On a faim. Dernière flûte. Bises. Manteaux. Dehors. Restaurant libanais. J'essaye de lancer la serveuse sur le résultat des législatives au Liban. Elle me regarde avec des yeux de merlan frit. Humus. Metabbal. Mixed grill, autant de classiques de la bouffe arabe internationale. Ma collègue américaine ne comprend rien à ce qu'il y a sur la carte. On dirait une poule devant un couteau. C'est impressionnant cette capacité qu'elle a à ne pas comprendre et manier les langues étrangères. Peut-on d'ailleurs parler de capacité ? On mange. Je suis le seul à prendre une bière, évidemment. Mais dîner sympathique. Je tente une blague graveleuse sur les pipes au réveil. Heureusement reprise par ma collègue française, plus décoincée que les autres. Ca rigole un peu mais pas vraiment d'un rire franc.

J'arrive à la maison après mon Israélien qui a passé une mauvaise journée. On passe trop peu de temps ensemble. Il bosse tous les dimanches depuis plus d'un mois et souvent le samedi soir. Il part à Berlin dans deux semaines et moi faire du voilier aux îles du Levant. Il part en Israël début août et moi en France fin août. Ce n'est pas facile. Mais je comprends son envie pour l'avoir connue moi-même de retourner voir sa famille et ses amis. Elle reste derrière la tête, parfois lancinante, cette envie d'expatrié. Je sais que je ne ferai pas toute ma vie à l'étranger. Il le sait aussi. Nous en discutions la dernière fois. Il voudra - at one point - rentrer en Israël. Mais on n'en est pas encore là, heureusement puisqu'il est question de devenir "partenaires" en Angleterre. J'en parlais d'ailleurs avec un de ses amis installé à Londres depuis quelques années, Avi.

"You know, I'm a Zionist. I have to go back to Israel. My life is there, there is my land".

Avi est un gros patachon agréable qui bosse pour la compagnie aérienne israélienne. Cela fait toujours bizarre d'entendre ce mot "zionist". Il résonne autrement en anglais qu'en français. Je ne sais d'ailleurs pas si j'y attache la même connotation négative en anglais que je lui attache malgré moi en français. De toute façon, nous n'avons pas développé. Il est originaire de Tel aviv et le sens de se phrase était "je veux vivre en Israël", point, pas d'évoquer les frontières de l'Etat.
Publié dans : Jour après jour
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
Vendredi 5 juin 2009
Article quatre-centième. En deux ans et demi.

Samedi soir, un club anglais au bord de la Tamise. Le Hurlingham. Le genre d'endroit où la liste d'attente pour devenir membre dépasse la décennie. C'est l'anniversaire de mon boss qui a dû hériter du membership de son père, un Anglais célèbre. On se donne rendez-vous (on c'est mes collègues) à deux pas, chez l'une d"entre nous, dans un appartement chic près de Putney bridge. Dans l'appartement de cette famille anglo-égyptienne,  des meubles ottomans, des plats d'Iznik, des gravures anciennes, un piano et une femme d'ambassadeur évidemment ravie de nous accueillir. Comme toutes les épouses de diplomate, elle s'intéresse à chacun, ou fait mine de, tour à tour, posant une ou deux questions puis passant à quelqu'un d'autre, le sourire aux lèvres et nous trouvant tous merveilleux. C'est extraordinaire comme elle fait bien son boulot. Veuve-cliquot, bougies d'anniversaire, amie de la famille qui nous prend en photo. Je suis en smoking que j'ai loué chez Moss Bross pour 49 sterling les trois jours. Noeud papillon et chemise plissée. Il est 19 heures et il faut bientôt qu'on file au Hurlingham. L'invitation indique 19h15 pour 20h00. Je me suis rasé pour l'occasion. On y va à pied. L'entrée côté jardin est gardée. Gazons vert pomme, arroseurs automatiques, et cours de tennis façon Wimbledon au détour des buissons. Quelques joueurs en short blanc. Un canal aux canards, petit pont, à 100 mètres, la bâtisse principale du club, 1836. Une Ferrari 512 TR passe. Coupes de champagne saisies sur des plateaux que tiennent une armée de serveurs. Deux d'entre eux balaient les restes d'une dizaine de flûtes qui ont explosé au sol. Une mare de champagne.

Tâches de couleur et bruit de cocktail. Les robes sont plus ou moins bien choisies mais carrément voyantes. Mon boss, au loin, en veste blanche et veston rouge-orange. Sa femme, jolie. Sa fille dans une robe blanche et noire façon bonhomme michelin, pas vraiment à l'aise. Smack smack. Bonjour bonsoir. Le beau spécialiste de Dubai. Quelques clients et vieilles rombières pomponnées pour la soirée. Une grande fontaine façon boule à facettes s'agite avec le vent. Bruit d'eau et de feuilles des grand érables en fond. Encore une armée de serveurs. Petits fours. Vraiment petits. Champagne et vin. L'accent a été mis sur la tease. On ne s'ennuie pas trop. On reste groupés. Moment du dîner. Plan de table. Je ne connais personne à la table 19 sauf un collectionneur important dont je suis allé voir la baraque à Ham. Et sa femme. Imposante cinquantenaire que je n'arrêterai pas de faire boire pendant la soirée. Elle me confiera sans honte à la fin qu'elle était complètement saoûle pour le pudding. Table 19 donc. Un couple de franco-suisses : le mari grand et moche mais à l'anglais parfait. La femme grande et laide, sorte de grue gauche à l'anglais inexistant. Ils danseront quand même au premier rock. Drôle de duo. De toute façon je passe mon dîner à parler avec ma voisine de droite. Caroline. Une Irlandaise de la très jeune cinquantaine. Sportive. Breadwinner de sa famille. Je lui sors les théories de Badinter sur la masculinité. On parle de vin dont je ne connais rien. De Jérusalem. On boit. Elle est végétarienne et ça ne m'étonne pas, à cinquante ans elle a le corps de Madonna. La fin du dîner.

Je rejoins ma collègue la grande brune. Placée à côté d'un vieux collectionneur dont on estime la collection en ce moment. Chacun raconte son dîner. Discussions de mecs. Comment, vous n'êtes pas encore mariée ? Lui demande-t-on. Les invités sont un peu vieux jeu. Mon boss à cinquante ans. Ca danse. Je découvre quelques tenues audacieuses. L'épave du Titanic, une vieille dame fanée en robe de strass façon 1912 ou une belle au bois dormant vieillissante, soixantennaire, défraîchie elle-aussi, en longue robe bleue à crinoline et manches bouffantes. Atypique. Vision charmante d'une Angleterre d'un autre âge ou en tous cas d'une autre classe sociale que la mienne. Une grande gigue porte une rivière de diamants. Sa robe de soirée est, elle-aussi, vieillotte, un peu comme sa coupe de cheveux. Contrairement aux diamants, les tenues de bal prennent vite un coup de vieux. Les ladies aussi. J'ai dansé le rock. Pas trop. Je n'ai même pas trop bu. Juste assez pour cracher sur les canards du parc et leur lancer des cailloux. Je raccompagne ma collègue et vais attendre le bus. Il est une heure. Le Hurlingham c'est une autre Angleterre, celle des riches. Très différente de celle où j'étais la veille. Celle des clubs de Hackney. Génial, aussi.




Publié dans : Jour après jour - Communauté : Voyages
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Lundi 25 mai 2009
J'ai vraiment envie de me foutre au pieu avec un bouquin. Des histoires de putes et de violences sectaires à la télé anglaise. Rien d'alléchant. J'ai commencé Dracula. Le vrai, de Bram Stoker. 

I heard a heavy step approching the great door, and saw through the chinks the gleam of a coming light. Then there was the sound of rattling chains and the clanking of massive bolts drawn back. A key was turned with the loud grating noise of long disuse, and the great door swung back.
Within, stood a tall old man, clean-shaven save for a long white moustache, and clad in black from head to foot, without a single speck of colour about him anywhere. He held in his hand an antique silver lamp, in which a flame burned without chimney or globe of any kind, throwing long, quivering shadows as it flickered in the draught of the open door. The old man motioned me in with his right hand with a courtly gesture, saying in excellent English, but a strange intonation:-
"Welcome to my house ! Enter freely and of your own will !"
[...] -
"Count Dracula ?" He bowed in a courtly way as he replied : -
"I am Dracula."

Il faut que je lise un peu de littérature en anglais et ce bouquin est certainement une belle chose. Le style est prenant, une compilation de lettres et de notes, datées, qui suivent la progression du voyage du narrateur, Johathan Harker. Il est venu finaliser la vente d'un estate anglais au comte Dracula et apporte avec lui jusqu'en Transylvanie les papiers à signer. Le comte le retient ensuite pour parfaire sa connaissance de l'anglais. On verra pour la suite. J'ai quelques images en tête du Dracula de Coppola et quelques images d'un Dracula des années 50 que je regardais quand j'étais petit qui était, à mes yeux, beaucoup plus effrayant. Je garde un souvenir assez marqué de ces vieux films que mon beau-père compilaient, péplums et films de cape et d'épée : Jason et les Argonautes, Ben Hur, les trois mousquetaires, Angélique, ... Il avait une collection de films assez impressionnante, surtout si l'on se rappelle la taille des bonnes vieilles cassettes vidéo. Il y en avait plein les murs du couloirs de notre appartement rue Claude Chahut. Elles étaient toutes étiquettées de différentes couleurs suivant le genre, répertoriées dans un grand classeur indexé. Et rarement regardées, sauf par moi. Les étiquettes rouges, jaune ou vertes étaient réalisées avec cette fantastique machine à écrire des étiquettes sur une fine bande de plastique enroulée à l'intérieur et sur laquelle les lettres choisies étaient pressées - imprimées - sur le revers. La machine avait la forme d'un gros pistolet. Evidemment je n'avais pas le droit d'y toucher.

Quoiqu'il en soit, j'étais fasciné par Milady dans les Ferrets de la reine ou Joffrey de Peyrac dans Angélique. Avec  du recul, je me dis que c'est étrange de trouver Joffrey beau quand on a sept ans. C'est vrai qu'il était beau Robert Hossein. Mon beau-père était un peu fou, pas seulement parce qu'il collectionnait les films à une époque où enregistrer et sauvegarder étaient une tout autre histoire, mais aussi pour plein d'autres raisons que j'expliquerai plus tard. Il y a de toute façon quelque chose d'étrange dans la collection compulsive comme ça. C'était même le fait d'amasser plus que de collectioner. Cela me rappelle d'ailleurs qu'il ne jettait rien. Rien. La collection ; plaisir de rétention lié à la zone anale comme l'avait librement évoqué un collectioneur de dessins, co-auteur du catalogue raisonné de l'oeuvre de Poussin, venu parler aux étudiants du Louvre quand j'étais en quatrième année. Mon beau-père était mon beau-père, père de mon frère, et couchait avec des hommes. Je ne l'ai su qu'après sa mort. De là à dire que les collectioneurs aiment se faire enculer, il n'y a qu'un pas.

Publié dans : Jour après jour
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Mercredi 20 mai 2009
Madame Flash a cinquante ans. Je l'ai retrouvée sur l'étagère de la chambre bleue. La chambre bleue est plus sombre que les autres. Elle donne sur la salle à manger d'un côté et sur la chambre aux vieux lits de l'autre. Ma grand-mère a choisi des couvre-lits avec des petits bateaux de pêche dessus. Il y a des canards de faïence colorée qui essayent de se courir après sur la cheminée chaulée, une bibliothèque dans un coin et des vieilles lampes à droite à gauche, un évier sous lequel se cachent un bidet et un pot de chambre. Vous en pensez quoi des bidets (il y a l'article du Monde.fr le secret de l'élégance française mais il ne va pas rester longtemps en libre accès)? Dans la petite bibliothèque s'entassent les bouquins de chasse et de médecine de mon grand-père avec des vieux quarante-cinq tours de ma tante, des romans à la mode du début du siècle, une histoire de la littérature française et le guide Marabout Monsieur et Madame Flash "du dîner de famille au cocktail... NOUS RECEVONS", édition 1959. Au premier chapître "ce qu'il faut savoir quand on reçoit", l'avant avant-dernier point indique :

"Laissez parler votre mari; même s'il exagère un peu, ne l'interrompez pas. Sans doute sait-il ce qu'il fait".

ou encore, au chapitre "les garden-parties", on trouve :

"Barbecue. Ce nom cocasse donné à un poêle de plein air doit vous inciter à en faire l'acquisition. Vous ne le regretterez pas ! Et pour les surprises-parties ou les soirées dansantes, les saucisses ou la fondue suisse cuites sous un beau ciel d'été, quel régal !"

Enfin, le dernier paragraphe du chapître "des amis passeront ce soir", après avoir achevé la préparation du dîner:

"Et maintenant, tout est-il prêt ? Un regard circulaire fait naître un sourire de satisfaction au bord de vos lèvres. Mais vous avez l'air si fatiguée... Détendez-vous, ne fût-ce que quelques instants. Eteignez vos lumières, votre radio, fermez les yeux, faites du relaxe ; allongez-vous un quart d'heure les pieds à cinquante centimètres plus haut que la tête... Et puis, parce que l'heure avance, vérifiez votre maquillage. Passez un corsage frais. Là. Vous êtes adorable, madame.

Et ce sera aussi l'avis de vos amis qui, en sortant de chez vous, ne pourront s'empêcher de dire : "Cette Jacqueline est formidable. Croirait-on qu'elle travaille toute la journée ? Vous l'avez vue ce soir ? Et cette façon qu'elle a de recevoir...
"

Ahhhh, Jacqueline... C'était il y a cinquante ans.

Comme à la fin des Que sais-je, il y a une liste des autres guides Marabout. La même année furent donc publiés :

Maigrir sans larmes

Le mariage réussi

Je me maquille

Je nettoie tout

Je bridge !

Je conduis mieux

Je suis secrétaire


ou encore, Je couds

J'avais découvert ce truc sur l'étagère de ma grand-mère pendant des vacances avec la troupe du Louvre dans l'île de Ré. Je croyais qu'il était perdu. Si je devais collectionner des livres, ça serait les guides Marabout Monsieur et Madame Flash. Je les mettrais dans cette maison de l'île de Ré qui sent la vieille cire et la mer. Ce week-end il y a eu du vent et du soleil. Il a aussi plu des trombes d'eau une nuit. J'en suis revenu avec des coups de soleil. On a mangé des crabes et des huîtres. On n'a pas trop bu. On a fumé et joué à la belotte. On a regardé l'Eurovision. J'ai fini Bukowski. Je suis monté au phare. J'ai vu deux étoiles de mer orange sur le banc du Bûcheron. Et pour la première fois de ma vie je l'ai presque survolée, cette île. L'avion La Rochelle - Stansted. C'était beau.




Publié dans : Découverte
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Mardi 12 mai 2009
Coupe de cheveux. Rasoir. Plus de barbe. Le week-end a été ravageur. Je me suis fait dragué au Shadow lounge. C'était avant la coupe de cheveux. Un Israélien. Petit, beau, drôle mais pas très original. Il s'approche et me demande "tu sais comment on dit "tu me plais" en hébreu ?". Je réponds: "Non". D'ailleurs j'ai oublié depuis. Je ne finis pas ma Corona. Le Shadow c'est pas mal, j'aime bien la configuration avec cette espèce de  piscine au centre. Une grosse dame blonde d'un bon mètre quatre-vingt et certainement 12 ou 13 stones s'agrippe à la barre de strip et entreprend une sorte de danse tournoyante. Elle manque de chuter dans la piscine - la barre est en surplomb -, et d'écraser trois crevettes qui dansent en groupe mais se rattrape in extremis.C'est la chance extraordinaire des soulards. Elle relève la jambe une dernière fois histoire que tout le monde voie sa culotte puis est récupérée par son amie, imposante elle aussi mais visiblement moins saoûle. Elles s'en vont. Moi aussi. J'en ai marre. Regent street. Bus "Ninety four... to... Acton Green" fait la voix pré-enregistrée. Comme ça, à chaque fois, je m'endors sur l'épaule de mon Israélien. Pas le dragueur du début du paragraphe mais bien le mien. On arrive. Je ne sais plus quel jours on est. Probablement samedi. Ah oui, dimanche, coupe de cheveux, rasoir. J'ai la flemme d'aller voir Kunyoshi à la Royal Academy of Arts. Je lis dans Soho park un bon article de Benjamin dans le Monde. Matte à droite à gauche, rentre à la maison et cuisine le dîner. Beignets d'aubergines et steacks et pâtes fraîches. J'aime. Il aime. Tout le monde est content.

La semaine précédente c'était le week-end du 1er mai. La fête du travail. La fête tout court car "mes amis du Louvre" étaient là. Sept moins un qui n'a pas pu venir. Arrivage décalé pour joli tir groupé. On était tous un peu crevés je crois. Tous plus ou moins empêtrés dans nos boulots respectifs. Le week-end est une suite de restaurants et de marches, sans trop de musées. Heureusement. Passage au Barcode le premier soir (un jeudi), mauvaise idée. Gay pick-up bar. Bières renversées, pousse toi d'là et gros relous. Un petit brunch au Français du coin le samedi, un pot dans un pub rue Windmill, samedi soir au 1001 à Bricklane, dimanche à Angel. Sympathique. Heureux d'avoir (enfin) découvert Bricklane et ses magasins de vieilleries des années 60. On achète quatre paires de lunettes pour 15 pounds. Il y a un magasin qui vend des T-shirts avec des imprimés sympa (j'y suis retourné ce samedi pour acheter une Kate Moss qui fait un doigt), il y a des gens saoûls à 5 heures. Le 1001 est pas mal, sorte de club peuplés d'énergumènes hétéroclites et de toutes les couleurs. Ca change des bars gays. Une terrasse, un bar du genre libre-service, une videuse aimable. Une volée de marches et un grand espace de canapés usés et de tables basses. Les toilettes et ses tags de pédés, refoulés sans doute. Call to suck my 9 inch cock suivi d'un numéro de téléphone... je n'appelle pas. Musique relativement bonne dans la partie boîte. L'équipe de rastas qui gère la musique de la partie bar plie bagages. Bugger. Ca ferme, évidemment. Trop tôt. On termine en face avec une autre bière. Je suis bien éméché mais tiens parfaitement debout. Pas forcément envie de rentrer. On s'engouffre dans un taxi. On fait des blagues en parodiant Une Vie et le style XIXème. Tout le monde sait que j'ai toujours été frustré de n'avoir pas fait de khâgne. On avait jamais autant ri ensemble depuis longtemps. Etait-ce 58 pounds jusqu'à Hammersmith? Hotel pour les uns, chez moi pour les autres. Dodo. Dimanche. Petit déjeuner. Victoria and Albert Museum. On essaye la crinoline mise à disposition du public dans une alcôve pédagogique des salles 19ème. Pub. Roast and mash potatoes. Train pour les uns. Lundi.

Mon ami bibliothécaire veut aller voir la Wallace collection. Ca tombe bien, moi aussi. Il n'aime pas être appelé comme ça, il trouve ça réducteur. Evidemment, c'est réducteur, mais c'est pratique. Mon ami P., peut-être. Nous avons déjà abordé le sujet mais je ne me souviens plus très bien de comment il faudrait dire. A la Wallace collection il y a un fabuleux portrait d'homme par Franz Hals. Quelques beaux bronzes français. Watteau, Boucher, un autoportrait de Rembrandt, Jordaens, un Persée et Andromède de Titien abîmé, c'est beau. On loupe les hasards heureux de l'escarpolette mais découvrons un fantastique lustre de Boulle. J'aime bien le vétéran de retour du champ d'Horace Vernet, touchant, mis en difficulté par son rejeton, et au paquet digne d'un Tom of Finland. La collection d'armes est impressionnante et il y a même quelques beaux exemples d'armes indiennes. Une exposition sur l'orfèvrerie pendant la Grande Peste que nous n'allons pas voir. Une cafette à laquelle nous ne nous asseyons pas. Il fait gris. Oui, l'histoire des fontaines Wallace qui me rappelle Amélie Poulain et Madeleine Wallace. Plus tard, le G.A.Y. late. Musique commerciale, encore et toujours, trop jeune, vraiment bof. On rentre. Boulot. Week-end. Creuvé (pourquoi faut-il que je mette toujours un "u" à crevé?).

Vacances. Je m'envole demain pour La Rochelle. Un vol direct. Pour les saints de glace. Une semaine de temps de chiotte est prévue. Merde.



Horace Vernet, The Veterant at home
1823, the Wallace Collection


Publié dans : Jour après jour
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Lundi 27 avril 2009
Boulot. Sport. Métro. Je m'assois, heureux de trouver une place dans la rame à Piccadilly circus. C'est une rangée de sept sièges qui fait face à une autre rangée de sept sièges. Je prends la dernière place. Face à moi un couple de juifs orthodoxes. Lui et son large chapeau noir qu'il enlève parce qu'il a chaud. Dessous, il y a une petite kippa de velour. Bedonnant, à la barbe remontant au moins jusqu'à ses yeux fatigués, la trentaine. Elle en longue jupe noire avec veston crème sur une chemise qui la couvre jusqu'au cou. Chaussures élegantes, sans couleur. Cheveux d'un étrange noir charbon. Diablement belle. Ils ne se parlent pas vraiment. Avec leur valise ils iront jusqu'à Heathrow j'imagine, le terminus du métro. Elle s'adresse enfin à lui en hébreu. Portable dernier cri et surtout coloré. Il lui répond fatigué puis ferme les yeux. Elle me regarde.

Face à elle, assise à ma gauche, une femme voilée. Bedonnante elle aussi, elle lit un livre en arabe. J'aperçois quelques lignes. Un livre de prescriptions religieuses. 'Abaya noire et voile brun. Elle est jeune, chargée de paquets. C'est sans doute une étudiante. Elle ne fait attention à moi qui tente de lire par dessus son épaule. J'ai du mal à voir son visage. Puis de toute façon je regarde la femme d'en face.

Assise à ma droite, une vieille Asiatique dont j'écrase maladroitement le pied en m'asseyant. Je m'excuse Je vois ses mains ridées, sèches, aux ongles jaunis, trop longs, tenir un journal dont je ne comprends aucun des mots chinois. J'arrive quand même à voir les pages où il y a l'horoscope avec les signes du coq, du singe, du rat, etc. Elle tourne les pages frénétiquement, à la recherche d'une chose qui l'intéressera. Quelques pages ont l'air de retracer l'histoire d'un meurtre. On y voit le dessin d'un gros 4X4 duquel le coffre laisse échapper un bras ensanglanté. Cette femme sans âge finit par fermer son journal et s'assoupit après la station Gloucester Road.

En face, légèrement sur ma droite, une Anglaise. Ou qui en a l'air. La chevelure grisonnante ébouriffée comme toutes les cinquantenaires branchouilles. Lunettes rouges à monture fine, comme toutes les cinquantenaires branchouilles (je sais, je me répète). Enfant de je ne sais quelle révolution ou contre-révolution, sexuelle, féminine, thatchérienne, numérique. Elle lit un roman. Elle a l'air grande. Une intello blanche comme il y en a tant. Il faut lui reconnaître un air sympathique avec son grand manteau soixante-huitard et son côté nature sophistiqué. Je n'arrive pas à voir ce qu'elle lit. Sans doute un roman de voyage ou l'autobiographie de Jane Goodall.

A une place qui se libère à sa droite s'assoit un grand Sikh au turban noir, en costume cravate gris sombre, aux belles chaussures vernies. Il lit Metro. Moustaches et barbe roulées sur elles-mêmes et tirées errière les oreilles. Chic, c'est le mot. Il me rappelle ces riches Sikhs qui viennent à nos views avant les ventes d'arts islamique et indien. Il est sikh et je ne sais pas vraiment en quoi croient les sikhs. Il descendra à Hammersmith avec moi.

A quelques places sur la gauche, un Anglais triste comme la pluie. Un gros pull enfilé sur un autre. Chaussures qui ne vont pas avec son vieux jean. Il pense sans doute à quelque chose d'ennuyeux: son licenciement, sa copine qu'il n'aime plus, son prêt à rembourser, la fuite d'eau de la salle de bain, l'interminable trajet jusqu'à la banlieue. Il a mis du gel sur le peu de cheveux qu'il a. Il est presque attendrissant. La trentaine. Il descend et personne ne vient occuper le siège laissé vide.

Moi, assis à la place du milieu de ma rangée, à la quatrième place de la rangée de sept, je regarde, les mains croisées. Les stations défilent et j'imagine qu'en observant ces gens je dois aussi les énerver. J'essaye de ne pas trop les dévisager mais je trouve cette scène extraordinaire. Il y a d'autres gens que je ne peux pas vraiment voir. Il y a toutes les couleurs. Là, assis dans ces quatorze sièges en deux rangées parallèles, le monde. Londres.


Diana al-Hadid, Self Melt, 2008
Saatchi Gallery, Unveiled exhibition


Publié dans : Jour après jour - Communauté : Voyages
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Dimanche 19 avril 2009
Britain has got talent. Est-ce encore à démontrer? Je viens de tomber sur les vidéos de Susan Boyle lors de son passage dans le show. Une fille de village, 47 ans, laide et pataude qui a littéralement abasourdi l'Angleterre avec une voix sans pareil. Ah. Susan Boyle. Overnight star déjà invitée chez Oprah Winfrey cinq ou six jours à peine après son impressionante prestation. Une des vidéos sur Youtube a déjà été regardée près de 31 millions de fois. J'ai regardé un bout de Britain's got talent samedi soir. C'est un défilé plutôt ennuyeux de Britanniques s'imaginant pouvoir intéresser le monde. Effectivement, comme dans toute émission de télé-réalité, ce n'est pas les qualités humaines qu'on cherche à voir mais leurs opposés, bêtise, laideur, manque d'amour-propre, vulgarité, etc. Et à ce niveau-là, il y a suffisament de matière pour faire marcher la télé-réalité pour quelques dizaines d'années supplémentaires. Susan Boyle est donc moche et étonnante et c'est pour ça qu'on l'aime. Moi j'aime surtout le juge Simon mais ça je l'ai déjà dit dans un précédent billet.

Mon Israélien m'emmenait vendredi soir dans une sorte de Falafel Night à Kennington, dans une de ses petites maisons dont on ne sait jamais si elles sont modernes ou pré-50's, du verre et de la brique, un jardinet un peu décrépi, près d'immeubles en barre peu ragoûtant. Mais la maison jolie, bien agencée, dans un quartier où ce vendredi soir pas un chat ne court sous la pluie. On arrive à une petite dizaine. Notre groupe s'est constitué à la station de métro, vers 20h30. Kennington tube station conserve l'un des plus vieux ascenseurs de Londres encore en activité. La station est sous un dôme qui abrite la machinerie de l'ascenseur. Je sais ça parce que j'ai lu le petit panneau à l'entrée de la station. J'ai eu le temps car les Israéliens, comme les Français, sont souvent en retard. Des pédés, des pédés, et quelques jeunes filles. Deux hétéros dans la soirée. Et encore, l'un d'entre eux, marié à une brune de Méditerranée avait l'air bien folle. On arrive donc. La maison appartient à Pete. L'ex d'Ofer qui est un ancien collègue de mon Israélien. Il y a des fleurs plein les escaliers de l'entrée; étrange. On me présente. Dans la cuisine, tout le monde se serre. Pete et Ofer font les falafels avec un Espagnol au crâne rasé et à la barbe fournie. Miam. Bonjour bonjour. Je ne me souviens pas de son prénom. Ca arrive, ça arrive. Du monde encore et encore. Les falafels sont servis. L'alcool. Ca boit. Lumière tamisée, petite terrasse sous la pluie pour fumer. Musique arabe.

Oui, musique arabe. Forcément, les Israéliens, surtout les Israéliens d'origine marocaine, ne peuvent pas faire sans la musique en arabe. Après tout, c'est la langue des communautés juives du Maghreb, non ? Une belle brune et frisée veut nous apprendre les rudiments de la danse du ventre. Elle danse plutôt pas mal. Pas très grande, sur des talons, un peu mal fagotée, un très large décolleté, belle comme tout, elle nous entraîne un à un au milieu. L'Américain, sans doute le plus mauvais danseur, est évidemment le plus décomplexé. Il prend toute la place, se donne à voir et à l'air ridicule. Je préfère son petit copain, plus discret. Alors que la leçon avance, les blagues salaces font rire tout le monde. Sur les mouvements des hanches et des fesses, spécialement crées pour les femmes et les homos, jouer à la chatte qui veut des caresses, qui se frotte, etc. Gestes pesants d'une danse charnelle, présente, de femmes toujours un peu grosses "fat, fat like fatima, you're in Egypt, imagine you're a fat Fatima in Egypt", voilà comment nous entraîne la brune. Elle prend le châle d'une Anglaise, celle mariée à la grande folle, et attire Ephrat, une Israélienne aux parents nés au Maroc, brune comme toutes, mince, rieuse. Les deux dansent ensemble le temps d'une longue chanson. C'est assez troublant, le foulard passant entre les deux corps, le jeu de séduction, les regards noirs, la musique trop forte. Je m'assieds. Un Anglais s'approche. Il me fait les yeux doux depuis que j'ai mis les pieds dans le salon. Grand, petites lunettes, gros ventre, l'air sympathique. J'ai jamais lu Monsieur Pickwick de Dickens mais le nom lui irait bien. Je me lève me servir une vodka. Il me suit. On discute. Il gère la gare de Paddington et donne son temps libre à une hotline pour jeunes gays en détresse. On parle, il m'aime bien. Il finit par lâcher son verre qui éclate sur le sol. Il se bouge à peine pour chercher de quoi réparer sa connerie et continue à me parler. Ofer nettoye le vin sur le sol. Je suis saoûl. Ephrat me demande si j'ai aimé Israël. Comme toujours c'est la deuxième question qu'un Israélien pose à un non-Israélien. Je lui réponds que oui, terriblement. Mais que c'était une expérience "quite heavy and harmful". Nous ne nous reparlerons pas de la soirée. Tout le monde s'amuse. Heureusement il y a un peu de brassage, des Anglais, un Américain, un Indien, moi. Je ne sais pas si tous ces Israéliens sont de gauche, de droite. Ils sont d'ailleurs, installés hors d'Israël, et ont un discours un peu plus ouvert, ont été confrontés à d'autres opinions et aux critiques. Mais j'ai toujours peur d'aborder "le" sujet avec eux. Notamment parce que j'aurais peur d'être déçu. Je me rends compte que je peux difficilement me défaire du fait qu'ils sont israéliens et qu'il y donc toutes les chances que nos avis divergent sur un certain nombre de questions fondamentales. J'arrive à faire la part des choses avec Mon Israélien, parce que je sais ce qu'il pense et comment, mais c'est beaucoup plus difficile avec ses amis que je rencontre. Alors oui, ça ne m'empêche pas d'avoir de très bonnes relations avec eux, et j'aurais tort de m'en priver, mais la question est toujours là, tapie, cachée: "Et les Arabes, alors ?"

J'étais à la Saatchi Gallery cet après-midi pour voir l'exposition du moment, Unveiled. Ma première impression est qu'il y avait là des oeuvres généralement moins fortes et touchantes que pour The Revolution Continues et ses artistes chinois. Quelques jolies trouvailles néanmoins: Diana al-Hadid et ses architectures cassées, Ahmed Al-Soudani et ses peintures monumentales de corps joyeusement déchiquetés, Kader Attiya, créateur de Ghost, quelque 250 femmes voilées, priant, en feuilles d'aluminium, et j'en passe. Mon oeuvre préférée est sans doute la maquette de Wafa Hourani, Qalandia 2067, ou des barraquements s'empilent d'un côté du mur de séparation, taggés, vétustes, face au mur recouvert de miroirs, quand de l'autre côté - côté israélien - une piste d'atterissage (de l'ancien aéroport de Qalandiah) nous mène à un complexe multicolore plein de bonheur et opulent, couleur bonbon mais face au mur de béton, au pied du mur de béton, avec un tank et des F-16. 2067, cent ans après la guerre des six jours, un drame consolidé sans espoir de retour.
Publié dans : Jour après jour
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander

Texte Libre

Vulnerant omnes, ultima necat
" href="favicon.ico" type="image/x-icon" />
 
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus