Le poids encore impalpable des années. Cette vodka qui a gelé. Je regarde des gouttes paresseuses s'échapper du goulot. Un glaçon tombe. Ploc. Le verre se remplit.
Sirop. Encore Oum Kalthoum. Al Atlal. Les ruines.
Il a fallu presque trois heures de route pour arriver à Bombo-Loumene. S'extirper de la grande ville, rouler vers l'aéroport, cette grande route droite qui s'élève
ensuite dans les collines. La campagne calme. Les moutons blancs là-haut, les grandes herbes. ll y a là, sur un petit promontoire, deux grandes antennes paraboliques. Vestiges de l'époque
mobutiste. On aimerait y voir ramper les herbes folles, dévorantes, de la savane congolaise. Elles sont probablement entretenues. C'est par elles que passent, sans doute, toutes les
communications de l'ouest du pays. On monte vers les plateaux. Dans une gorge, en contre-bas, une rivière noire. Tumultueuse. Un gros camion s'essouffle à gravir le raidillon. La pente se calme.
Du vert, du bleu, des tâches blanches. Des moments gris sombre qui annoncent l'orage. Il ne pleut que la nuit. Nous sommes sur le grand plateau où glissent les nuages. Cette route n'en finit pas.
Nous croisons un autre camion dégueulant. Des baches et des hommes, perchés, au vent chaud, font face aux kilomètres. J'imagine qu'ils vont à Kin. Le raidillon achèvera sans doute de rogner les
vieux os du camion. Ou pas. Epave immortelle des routes africaines, le camion survit à tout. Vaisseau fantôme. The Show Must Go On. La bête humaine. Encore une que je n'ai jamais vue, jamais lue.
L'Afrique aurait-elle plu à Zola? Pourquoi les continents sont-ils féminins? C'est à l'Antarctique seul qu'on a donné des couilles.
La voiture, nous six, moi le bras à la fenêtre, prenant la mesure du continent, émerveillé par ces nuages. 'Je roulais vers mon passé'. Une brèche improbable, à
peine discernable, incroyablement attirante, hostile et absolue. Je m'y engouffre pour y perdre les souvenirs magiques de mon enfance. Faut-il encore que je raconte cette chasse aux buffles? Il y
a vingt ans. Oh, Scarlatti je t'aime. Le même endroit. Ces plateaux Batékés, le relais de chasse belge, les rapides et le pont de liane qui les traverse, l'odeur des tortillons, mes pataugas et
mon père, invincible. Il est quatre heures du matin, réveil à la lampe à pétrole. On descend vers la rivière. Pente abrupte. Le bruit de l'eau, le pont vacillant, la marche dans les hautes
herbes. J'ai neuf ans. Peut-être huit, octobre n'a pas sonné. Quatre heures de marche, ou six pour traquer des animaux qui resteront cachés. Je ne me souviens que des hautes herbes et du pont.
Plus tard, en revenant, nous remontons la rivière. Je suis mon père à la trace, dans une marche en sous-bois que j'imagine durer pour toujours. Le tapis mou de la forêt, les branches agressives,
et l'eau, noire, tourbeuse qui file et me fait peur. On marche un long moment, une éternité pour mes jambes de gamin. Il me dit qu'il faut se jetter dans l'eau, là où il y a un peu moins de
courant. J'obéis, m'accroche à ses épaules. Au milieu du courant, j'ai peur des crocodiles. Là où la Bombo-Loumene se calme, après les chutes, il y en a, des crocodiles. Les grands arbres fous
jettent leur branche autour de nous. S'y accrochent les rebuts du coin. Paquets de feuilles mortes, branches cassées, herbes abandonnées. J'évite les bords. Le courant, je ferme presque les yeux,
m'agrippe à son cou. Plus tard, longtemps plus tard, où deux ou trois minutes, le pont se dessine qu'il faut qu'on attrape. Il rase l'eau. Les lianes tremblent, le courant nous tire vers le bas.
Saloperie. La berge. Le sable fin qui apparait sous l'eau tourbeuse. Comme un or sale. Les papillons qui léchent les cendres d'un feu récent. Une Afrique.
Sur la grande route, un panneau neuf indique Bambo-Loumene. Il y a une dizaine de kilomètres de piste. Les hautes herbes, encore, de cette savane généreuse, les
termitières. Gros doigts difformes levés vers le ciel. Nous, êtres minuscules du bas-monde, te disons merde. Grand dieu, caché dans tes nuages menaçants. Je ne sais plus vraiment par où continuer
mon histoire. J'ai changé de cd, ai pensé à deux, trois trucs, mangé un Turkish Delight. Tous les matins du monde. Ai fini mon verre. Là-bas, près d'un groupe d'arbres, il y a des maisons. Un
garde-chasse nous ouvre une barrière. Des bottes trop grandes, un uniforme trop grand, un sourire qui n'en croit pas de voir des visiteurs. Quelques touristes s'arrêtent ici, de temps en temps.
Des blancs de la ville. On s'enregistre. Mon père gère plus ou moins les finances du domaine, comme celles de tous les parcs du pays. On nous salue. Il y a les bâtiments d'une école au fond
desquels sont peints une classe et son maitre. Par les fenêtres, de loin, on croit à la mise-en-scène. Il doit être 14h ou 15h. L'heure chaude. On s'arrête un peu plus loin, près d'une bâtisse un
peu croulante, lambrissée. La porte arrière du gros 4x4 s'ouvre, on décharge les bagages, les glacières, le charbon. Je fais le tour. Cet endroit qui s'efface, aux moustiquaires défoncées, aux
portes et aux fenêtres branlantes, c'est ce chalet d'il y a vingt ans. On entre. Mes souvenirs se superposent à ce que je vois. La cheminée, l'odeur du bois, la couleur orangée, brune, la voix de
mon père. Les fauteuils ont été éventrés par les mites, les rats, les rébellions, les années. Il n'y a toujours pas d'eau courante, malgré la pompe installée il y a deux ans, à la rivière. Elle
n'est pas suffisament puissante pour monter l'eau jusqu'au plateau. J'ouvre les rideaux, reconnais vaguement une chambre. Vestiges d'un temps colonial. Le domaine a été créé en 1958? Cette maison
n'a probablement pas été touchée depuis. Dehors il y a une table, des wc dans une cahute en paille, un peu plus loin, à l'orée de la savane. On prend nos marques. Les sacs à viande, installons
les glacières. Et la vue sur ces nuages. L'immensité à l'envers. Le silence. Il n'y a pas d'éléctricité non plus. Il n'y en a jamais eu. Nous et ces gens, les garde-chasses et leurs familles. La
grande route est loin. L'autre jour, une femme a surpris les buffles à l'entrée du village. Avant-hier, c'était le python qui s'abreuvait à la rivière. Et ces papillons qui toujours lèchent les
cendres, comme les trois chèvres curieuses qu'on ne peut pas caresser. Le grand soleil se couche. Les nuages sont encore plus beaux. Comme si tout ça n'était pas vrai, comme si le ciel mentait,
que ce grand dieu se foutait de nous. Un spectacle qui ne dure pas. Profite, fils. La nuit tombe. Les grillons, l'odeur du barbecue, les bières encore fraîches, une cigarette, les amis, les
histoires africaines de corruption et de sorciers. Je ne peux pas raconter la magie de ces moments, quand tu tombes fou amoureux même de la piqûre des moustiques, du soleil couleur sang et de ta
lampe à pétrole. Baise cette terre avant qu'elle t'encule.
Le barbecue, la douce fumée. Mon père tousse, s'étouffe devant le barbecue, se rattrape à un pilier avant de s'écrouler de tout son long sur la dalle de béton. Tête
la première. Il perd connaissance. Du sang. La nuit noire éclairée par la lampe à pétrole. Pas d'eau. Pas de route. La brousse et son silence. Les grillons qui, eux, ne s'arrêtent pas. Petit
drame comme un autre. Il se réveille rapidement, deux secondes, peut-être trois. Marmonne des histoires d'accident vasculaire. Le relever. Il reste des glaçons au fond d'un bac. Trois pansements,
des analgésiques. Le premier dispensaire est au moins à trente kilomètres. Il doit être 22 heures. Je le couche. Lave son sang. On verra demain. Sonné, il s'endort rapidement. Je veille. Effrayé,
tente de dormir, mal. Le chauffeur l'emmènera à la route demain matin. La belle fille du Kasaï qui nous accompagne raconte à mon amie pourquoi elle n'aurait pas dû venir. Impure, elle a ses
règles, doit s'éloigner des hommes auxquels elle porte malchance. Elle ne dort pas, apeurée, dans le salon. Il est 4 heures. Je me lève. Les étoiles. Déjeune de trois biscuits et d'une gorgée
d'eau. Laissons mon père qui dort et partons voir les buffles, l'angoisse au ventre, à l'aube, et finalement voir le jour. Cette nuit-là, mon père a vieilli. J'ai pesé de mes mains ces
impalpables années. Mais je l'aime encore plus.
Et au milieu coule une rivière.
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