Mon fils

Publié le par Qalawun

Comment raconter la naissance de mon fils? Un hôpital du Texas. Ici, on voit grand, on compte la température en Fahrenheit, on mange gras et sucré et on conduit beaucoup. Beaucoup. Rien ne se fait à pied, surtout en été quand la température dépasse les 100 degrés. L'hôpital où est né notre fils est à Fort Worth, près du boulevard Briant Irvin, au milieu de petites collines d'herbe rase et bien verte. On se demande comment elle peut être si verte. Ville floue, étendue, espacée, quadrillée de grandes routes plates, Drives, Trails, Roads, Boulevards. Autour de l'hôpital, des pelouses donc, quelques arbres bien entretenus mais surtout ses paraphernalia: pharmacies (très nombreuses, dont des pharmacies-supermarchés, eldorado des hypocondriaques), des maisons de retraites, des centres spécialisés sur la démence, des croque-morts à la pelle (no pun intended), des hôtels pour loger les visiteurs (comme nous), des entrepôts, des grandes surfaces et d'autres grandes surfaces. On découvre cette partie de Fort Worth au gré de nos pauses entre deux biberons. Le soleil moite nous oblige nous aussi à conduire. Chaleur violente, blanche, se réfléchit sur les pick-ups monstrueux du parking. 

Jeudi matin, 7:30. Avant ça, mercredi. Nous passons à l'hôpital repérer les lieux. Nous saluons les infirmières, s'assurant que tout est en ordre pour le lendemain. Oui, oui. Les employées des 'Admissions' ont l'âge de ma grand-mère. Leur grand âge rime seulement avec leur grande incompétence. Elles nous regarde de grands yeux vides comme si nous venions de la Lune. Je dors mal. Demain ma vie change. Nous sommes dans un Hilton où l'on loue longue durée. Une suite proprette. Le lit est fait chaque jour, deux TVs, un micro-onde, un frigo. Il se couche tôt, je le suis au lit, la peur au ventre, ou presque. Vers 1h du matin je me réveille, je tourne, j'ai chaud. Dans quelques heures ma vie change. Surtout j'ai peur de l'imprévu, du souci, du problème, de l'accident, du bébé qui ne respire pas, de l'hystérectomie de notre mère porteuse (elle a un placenta praevia), de m'évanouir. 5:30, le réveil sonne. J'ai (très) mal dormi. Douche, petit déjeuner rapidé; voiture. Hôpital.

Il est 6:30 du matin, on arrive à l'étage des naissances. Elle y est depuis 5:30. Sa mère est là aussi. C'est drôle. Elle a conduit deux heures pour venir accompagner sa fille. Nous sommes à 36 semaines de grossesse, un peu trop tôt donc: une grossesse entière, c'est 40 semaines. Sa mère me regarde avec des grands yeux, de temps en temps se redresse sur sa chaise et s'approche un peu de moi - Je me rends compte que ce n'est pas qu'elle me trouve exotique (un Français!) mais qu'elle ne me comprends pas. Moi non plus je ne la comprends pas d'ailleurs. Tu as déjà entendu l'accent texan? L'accent texan profond...? Nous sommes là tous les quatre, à attendre qu'on vienne chercher notre mère porteuse pour l'amener en salle d'opération. C'est une césarienne. Chambre brune, petite fenêtre ouvrant sur un toît, un lit, une télé.

A l'étage des naissances, on nous pose des questions - Ah, vous n'avez pas d'assurance américaine? Comment? Vous n'êtes pas passés aux Admissions?? Regards anxieux des infirmières entre elles, vers le médecin qui se prépare à opérer. Un léger couac dans nos enregistrements dans les fichiers de l'hôpital. Vous vous souvenez, l'octogénaire du bureau des Admissions... Nous sommes à trente minutes de la naissance - évidemment je stresse. Plusieurs coups de fil sont passés. The birth is happening in less than one hour! On nous fait assoir à nouveau dans la chambre. Il est 7:40, on vient nous chercher. Là, tu imagines, on porte une charlotte, des chaussons de papier sur nos chaussures, une blouse sur nos vêtements. On nous fait rentrer dans une salle sans fenêtre. Il fait si blanc - il doit y avoir cinq ou six personnes. L'anesthésiste est plutôt pas mal. Il y a un grand drap, comme un rideau suspendu à mi-corps de notre mère porteuse allongée. Deux tabourets près de sa tête. Ils sont pour nous. Ca me rassure de voir son visage plutôt souriant. 'Do you feel anything? - No'

'You're doing great'! lance, encourageante, la médecin. Avant d'inciser profondément le ventre gonflé. Evidemment on ne voit pas ça, derrière notre rideau. Elle sourit un peu. Je me serre les mains. Je regarde mon homme. J'attends, baisse la tête. La deuxieme médecin qui porte une grande visière de plastique transparent (portée à l'envers, elle remonte du menton vers les yeux), à une espèce de tuyaux aspirateur qu'elle utilise pour shrrsrrsrrhhrrrrhrhsrhrsrhrshrrr (aspirer!) du sang. Ca sent comme chez le dentiste quand il utilise sa fraise - une odeur de brûlé, légère mais tellement singulière. 'Here is the head!'. Quelques secondes plus tard, elle extirpe notre fils du ventre de notre surrogate. Est-ce ça la naissance? une naissance?Je vois le long cordon torsadé d'un gris blanchâtre. Lui pleure. C'est assez difficile à décrire cette émotion. Une sorte d'incrédulité. C'est assez rapide évidemment, alors on ne sait pas trop quoi penser. Il pleure, je pleure. Le cordon est coupé, on le donne aux infirmières qui le place sur une table à langer (version médicalisée, sons et lumières). On est juste à côté. Il devient bleu-violet rapidemment. Il ne respire pas exactement comme il faudrait, trop rapide. Elles appellent une autre médecin. Moi je ne réalise pas trop. Notre mère porteuse entrevoit l'enfant. La césarienne n'est pas finie, l'atmosphère quand même euphorique tourne rapidement. La médecin bosse dur pour enlever le placenta. Le petit est envoyé presto au NICU - Neonatal Intensive Care Unit - sous assistance respiratoire. On va le voir tout de suite. On le regarde, ébahis. Qu'une si petite chose puisse bouger, respirer, crier. Le premier jour il n'ouvre pas les yeux. Il a deux petits tuyaux dans le nez. Trois éléctrodes sur le ventre. Au moins l'atmosphère blanche du NICU à des lumières modulables et des infirmières adorables. Quelques instants plus tard, un autre bébé arrive qu'on place dans la couveuse adjacente. Plus petit, couvert de poil, il fait presque peur. Il est si petit et pleure tout le temps. Au NICU, il est interdit de poser des questions sur les autres bébés. On comprend (après deux jours et demi passé là) qu'il a des trous dans le coeur. Je vois bien sur son écran que son coeur bat à l'envers. Aujourd'hui il a été transféré dans un autre hosto. Sa grosse maman faisait peine à voir. Nous avons été si chanceux. C'est dans ce type de moments hors du temps qu'on se rend compte que la vie ne tient qu'à peu de chose. Un jour à Benest, en taillant la glycine en haut d'une échelle, j'ai levé la tête pour voir une volée de tuiles rouges s'éffondrer sur moi. J'ai à peine eu le temps de me plaquer au mur pour éviter de me les prendre sur la tête. Une m'a frappé le dos - j'ai toujours une cicatrice. Cette volée de tuiles est tombé du toît comme au ralenti. Si précisémment, presque si calculée, comme un geste du destin.

Jeudi 15 juin; notre fils est né. Un effort de trois ans, un apprentissage réciproque de nos envies, nos capacités, une projection du soi, du nous, une foi en l'avenir, un début d'accomplissement, une utopie, une pièce du grand puzzle communautaire, et en moins de trois jours l'expérience d'un infini bonheur.

Publié dans Jour après jour

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M
C'est la magie des fil RSS !!! Dès qu'un de ces moribonds de blogueur se met à écrire, hop !!! Je suis là. ;)
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M
Merci d'avoir partagé tout ça !! Quelle idée d'aller au Texas aussi !! :D Mazeltov !!!!!! <3
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Q
Merci Matoo! Je n'aurais jamais imagine avoir un visiteur, encore moins un commentaire! Le texas, c'est tellement plus fun! (et surtout ca a une legislation beton!) Ca fait des annees que j'ai pas ecrit - completement rouille!