La quadrature du cercle

Publié le par Qalawun

Deux soirs plus tard. Beaucoup de travail. Je n’en parlerai jamais à cause du devoir de réserve. Cocktail dinatoire à la Résidence 1930. Des collages à la Braque décorent la salle à manger. Des tapisseries Bauhaus font écho dans les baies sous arcades à la tour de David, la porte de Jaffa. Un faux marbre pour les quatre colonnes de la Grande Salle. Colonnes peintes motif marbre. Le jardin « à la française », dont le petit canal d’eau a été comblé, rappellerait la cour des Myrtes. Grenade transportée à Jérusalem, transcrite dans la pierre de la terre sainte. C’est n’importe quoi. La façade de la Résidence est d’inspiration bauhaus. Bauhaus, Grenade, l’antithèse. J’écoute un Roumain parler roumain et m’expliquer comment sa langue latine est proche de l’italien. Dix heures et demie du soir en automne. Je quitte l’avenue du roi David. Me voilà chez moi, cravaté de soie bleu violette sur chemise bleue à rayures softs, costume sur mesure de chez Lorenzo, le tailleur de l’Ezbequiyyeh. Mes mocassins de cuir brun commencent à vieillir et ne vont pas avec le turquoise des rayures de mon complet anthracite. Une cravate à 45 euros, rouge Drouot, m’a valu aujourd’hui le qualificatif de « communiste ». Elle allait pourtant bien avec cette chemise noire à liserés rouges. Communiste, on en revient au Roumain à lunettes. Sa monture de lunettes  émaillée me rappelle les pin’s que mon grand-père avait rapporté de Moscou. Pin’s ou badge. Badge. Impossible à épingler sur mon tableau de liège. Papy, je n’ai jamais aimé ces badges rouge et or. Le pin’s est passé de mode. J’ai pourtant le mien, d’Aides, punaisé sur le spencer de Médecin Général de l’armée de l’Air, mon autre grand-père. Un homme à moustache. Les hommes à moustache m’ont toujours paru plus gentils. Staline était moustachu. Staline n’était pas gentil. Staline, l’URSS, Moscou, les badges, l’émail rouge et l’or, les grands-pères. Rien ne se perd, rien ne se crée, Lavoisier. ?. Je tourne en rond entre mes deux grands-pères à cause de ce Roumain au cocktail. Eureka, dit Archimède ! Je sais pourquoi. La moustache, il en a une, là, sous ses lunettes d’apparatchik. Ma barbe, elle, était seule ce soir. Elle ne m’a pas aidé pour palier l’ignorance totale que j’ai du phénomène roumain. Le nom Roumanie vient de Rome me dit-il. Comme le mien. On tourne en rond je vous dis.

Sortons du rond. J’élargis le cercle des mes amis, ça dure un été. Je m’assimile, m’introduis, m’insère, mime, fais moi ces autres, et je taille ma barbe court, coupe mes cheveux plus ras, achète les débardeurs et les polos de chez H&M. J’achète des Air max rouges qui vont avec la ceinture Diesel d’Alexandrie. Je répare mes lunettes Carrera, j’achète un sweat moulant Puma aux couleurs de la Suède, celui de la soirée Ménagerie, Lucifer m’offre des slips Aussiebum que je laisse dépasser de mon Levi’s ou de mon Diesel au Mix et à la Caliente. Le bracelet de plastique blanc ONE offert par l’Opossum, le bracelet d’argent d’Alexandrie, la Swatch d’acier et la skull ring d’argent de Keith Richards sont tous les accessoires pendouillant sur mes bras, en équilibre dansant autour d’un chemin des dames qui s’étoffe à vue d’œil. Ca brille, je me montre. Rappelez-vous le T-shirt des Stones du cocktail Mickey des galeries du Grand Palais. Un été à faire la perle rutilante. Alors qu’on est tous les mêmes, ni meilleurs, ni moins bon, à mater et être maté. L’intégration dans le milieu peut se mesurer aux nombres de bises faites à tes amis rencontrés par hasard dans le carré des rues des Archives, de la Verrerie, Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie et Vieille du Temple. Le cercle est devenu carré. Je n’arrondis plus les angles. Hum. On a couché ensemble hier, il y a deux ans, à trois, c’est son ex, c’est le boulanger du Gaychoc, ou tout à la fois, me dit-on. Pas de faux espoirs, jamais, j’aime ça. Même si c’est dur d’être amoureux. Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour, nous n’avions pas fini de fumer nos gitanes. Plus soutenu par l’air qu’un vol de feuilles mortes. Use de la menace, use de la prière. Et viens, oh ma frégate, une heure avant ma mort. Du Genet pour conclure.

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Publié dans Jour après jour

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