Le gay regard
Deux soirs plus tard. Je viens de relire ce qu’il y a avant. L’assimilation se borne-t-elle à l’adoption de codes vestimentaires ? Principalement. Je pourrais reconnaître un gay « assimilé » rien qu’à ses fringues et à sa coupe de cheveux. Même sans rentrer dans les détails des différents looks existant. Cela dit, on se reconnaît entre nous parait-il, reconnaissance tacite qui passe par le regard. Il dure plus longtemps que les autres, un regard qui focalise, qui s’arrête sur des détails, c’est un regard qui descend, qui se retourne parfois, qui se fout de la foule autour. Ce n’est pas un regard de coup de foudre, ni forcément celui d’un jugement, juste une reconnaissance. Il en est ou pas ? Je n’arrive pas à savoir si c’est un regard qui est lié à l’attirance physique. Je peux jauger un homme pour savoir, sans pour autant le trouver attirant. Cela dit, je cherche sans doute dans son regard à savoir si moi je l’attire. C’est un jeu de miroirs. Une bête rare et cachée, sous-espèce d’une race plus vaste et physiquement identique, qui dans la difficulté de trouver sa semblable aurait quand même le don de pouvoir la reconnaître d’un simple regard. C’est un phénomène génial. Je me demande ce que peut bien penser un hétéro qui croise une hétéro et qui se dit : celle-là, c’est une hétéro ! Qu’elle soit bonne, ou pas, il en a rien à foutre. Alors que moi, j’ai toujours une sorte de satisfaction à croiser un pédé. Je suis peut-être le seul. Même ici, surtout ici, à Jérusalem. C’est comme une société secrète. Dans ce regard et le corps qui le porte, qu’on retrouve ou non les petits détails matériels qui font de nous des pédés, quelque chose se passe. Au moment où les yeux se quittent, on sait. Le gaydar, pour reprendre une expression qui n’est pas de moi. Mais. Rentrer dans ce milieu pédé parisien, celui du Marais j’entends, ce n’est pas seulement s’habiller. Tout n’est pas qu’adoption d’un des quelques codes différents disponibles. Le problème c’est que mon processus de compréhension globale du milieu n’a pas encore accouché. Il m’aurait fallu quelques mois de plus. Et que je n’ai pas les outils de sociologue suffisant pour bien analyser.