Doha, Qatar, jour 6
Sixième jour à Doha. Je commence à connaître le quartier. Un grand vide entre les tours. Rien. Que des voitures. Quelques rares commerces entre les hotels. Et encore, je ne suis pas du côté de la ville où les grandes tours ont poussé comme des champignons. Mes tours sont presque à taille humaine. Là-bas, en face, de l'autre côté de la baie, les tours sont bien plus grandes, aux formes complexes, belles, neuves, encore en construction. Hier soir j'ai marché pour trouver un café internet. J'ai marché une heure pour aller vers le souq, en suivant vaguement les indications du réceptionniste de l'hotel. Je n'ai jamais trouvé le café. Pas un seul café internet. Mais des concessionaires auto, des stations essence, une mosquée, puis des sortes de quartiers communautaires. Le coin des Pakistanais, des Indiens, des Philippins. La mosquée m'assourdit de son appel à la prière. Le muezzin d'une petite mosquée blanche posée au coin d'un grand roind-point s'égosille pour la prière du soir. Les ronds-points sont une spécialité du coin, décorés de sculptures urbaines qui rivalisent de mauvais goût, d'exces de plâtre et de béton, d'orgueil national et d'absence du sens de la mesure. Le brûle-encens, l'amas d'aiguières, l'huître perlière, la horde d'oryx, les dauphins décorent les parterres abondamment fleuris que des floppés d'Indiens se crèvent à arroser nuit et jour.

J'apprécie Doha, la grand place du souq près du concessionaire Ferrari, à quelques pas du souq de l'or. Les bus de la gare routière, stationnés juste derrière, ne transportent que des Indiens et des Philippins. Je marche encore pour trouver cet hypothétique café internet. Me voilà à Manille, dépassant d'une tête l'ensemble de mes compagnons de trottoir. Deux supermarchés où les clients échangent dans une langue que je ne comprends pas. Ca rigole en achetant des fruits qui jamais ne pousseront ici. Plus loin, ce qui ressemble à un quartier pakistanais ou afghan. Le petit chapeau plat des barbus à la peau tannés, au beaux yeux, l'air sévère. Je croise le regard doux et insistant d'un jeune habillé comme moi. D'autres plus durs, ceux d'hommes en salwar qamis. Je rentre bredouille pour ressortir manger. Un restaurant marocain du souq. Découvrez the Old Doha. Mon oeil. Le souq est plus jeune que moi. J'ai l'impression d'être à Beyrouth qui n'aurait pas souffert. Place de l'Etoile. Il y a les 'abaya des élégantes qataries mais tout le monde parade, regarde, des femmes aux longs cheveux, des jeunes en débardeur. La plupart sont en dishdasha blanche, le keffieh vissé sur la tête. Plus ou moins coloré, blanc, rouge, noir, marron ou en cachemire brodé. Je reconnais des Omanais au turban et à la kimma, la toque brodée et colorée, et à leur dishdasha sans col bien distincte de celles du Golfe. Je fume une shisha. Des mois que j'en n'avais pas fumée. Ah. Je respire, reparle arabe et mange un bon couscous. Cet endroit n'a rien de vrai mais tous se prêtent au jeu. Un peu plus loin, au bout de la rue principale du souq, une fauconnerie. Je regarde les oiseaux. C'est plutôt trendy ici, la chasse au faucon. Une des passions du désert. Une belle chose à voir.

Sur le parking, un jeune homme me demande de le prendre en photo devant le centre culturel islamique. Ce centre est probablement le bâtiment le plus remarquable de la baie - au premier sens du terme. C'est un bâtiment administratif jaunasse coiffé par une immense tour copiant le minaret de la mosquée d'Ibn Tulun au Caire, lui même s'inspirant de la grande mosquée de Samarra en Iraq. Impressionant. Le jeune homme est habillé trop chic pour que ça sonne vrai. Parfumé. Trop. Bien coiffé. Gominé. Je le prend en photo devant ce que la ville a de plus phallique et le soupçonne fortement de draguer sur ce parking. Il faut parfois se méfier des apparences, mais ce monsieur du parking a tout l'air d'en être. La corniche. Le bruit assourdi des voitures. Le vent dans les palmiers plantés au milieu de parterre de primevères et de pelouses vert forêt. C'est l'heure des jets d'eau d'arrosage. Je passe le musée d'art islamique, la merveille de Doha, traverse la route et rentre à l'hôtel. Trois Indiens remplacent un panneau publicitaire.

A l'hôtel, tout le staff est d'Asie du sud-est. C'est impressionant. Je lisais dans le journal que 76% des 1,63 millions de personnes vivant sur le sol qatari étaient des hommes. Ca donne une idée de ce qu'est l'immigration dans ce pays. Il ne tourne qu'au pétrole et à la main-d'oeuvre immigrée. Je suis d'ailleurs assez curieux de savoir si les lois de "nationalisation" des emplois, qui consistent à attribuer de quotas d'employés nationaux à chaque compagnie sont en vigueur ici. Elles le sont en Oman. C'est un problème en même temps qu'une solution. Les boîtes sont obligées d'employer des personnes moins qualifiées que la main-d'oeuvre immigrées, les "nationaux" sont donc souvent relegués à des tâches subalternes du genre caissier du Carrefour ou du Lulu, alors que l'ingénieur indien va gérer le magasin. Mais en même temps c'est la seule façon de reprendre les rennes et d'assurer un avenir aux jeunes. Les questions démographiques et sociales des pays du golfe et de la péninsule arabique sont passionantes et mérite qu'on s'y penche. La vie doit être ennuyeuse mais passer trois semaines ici est idéal. Le soleil, la langue arabe, le boulot. Une chose me manque seulement, mon Israélien. J'ai réalisé ça en allant à la piscine ce matin et en enfilant son maillot de bain.
