Qatar, comme un samedi d'hiver

Publié le par Qalawun

Doha, Qatar, le 14 mars.

Je prends une bière dans le minibar. Une Heineken Export. Les hôtels et quelques restaurants sont les seuls endroits où l'on peut boire de l'alcool. Appel à la prière. Le soleil se couche. Les Indiens de la petite tour d'en face ont l'air de stopper le boulot. La pelleteuse s'arrête. L'autoroute est fluide. Quelques gros 4x4 grillent le seul feu à des kilomètres à la ronde. Ma chambre, comme toutes les chambres d'hotel, est terriblement impersonnelle. J'ai mis un peu de musique qui sort difficilement de mon vieux laptop. Une vieille play list. Celle de ma deuxième histoire. Cette histoire qui m'a fait oublier mon premier mec en quelques nuits. J'avais pourtant traverser la moitié du monde pour rejoindre ce premier amour. J'avais commencé cette play list avec les morceaux envoyés presque quotidiennement par celui qui allait devenir mon premier amant. 153 morceaux. Ni plus ni moins. Envoyés un par un par ce garçon que je n'avais alors encore jamais vu. J'étais toujours en Oman. Il était à Paris. J'écoutais sa musique, comme le ver dans la pomme, le signe avant-coureur de la fin de ma première histoire, je m'immergeais dans son monde. Je rentrai à Paris pour l'été, un 6 juillet, et tombai totalement amoureux. Trois mois plus tard je partais pour Jérusalem, c'était fini, mais j'avais passé le plus bel été de ma vie. Les premières histoires sont indélébiles. Là, paumé à Doha, entre les Indiens, les musées et les sables, j'aime ce regard vers l'arrière. Je ne suis pas un grand nostalgique mais, loin de Londres et de tout ce qui m'y attache désormais, seul depuis trois semaines, je passe à la brosse ces dernières années. Mais les conclusions ne sont pas pour maintenant.


 

Nous dinions hier soir chez le conservateur d'un très imporant musée de Doha. Un homme avenant, barbe grisonnante, lunettes à grosses montures, recevant en chaussettes et aidé par Allo Chicken Tandoori (le livreur de bouffe indienne ou assimilé). La tour, nommée Beverly Hills, est dans cette partie très construite de Doha où il n'y a que des gratte-ciels. Le taxi nous dépose au pied du building d'une trentaine d'étage. Luxe clinquant - New Money -, réceptionniste en costume, et ascenseurs ultra-rapides. On monte, on monte. L'ascenseur fait du bruit. Stop. On sonne. Un immense appartement en duplex. La vue sur une autre tour. Les fenêtres ne s'ouvrent pas. On parle. Quelques imposantes américaines sont assises, ça et là, sur les canapés en daim. Un gin and tonic. Il est britannique après tout. Ca discute. Quelques élégantes, un vieil Allemand. C'est avec lui que je discute le plus mais il doit partir rapidement pour rejoindre une autre soirée. On épluche tous ensemble les ragots du célèbre musée, regardons des photos de la ferme du désert d'un sheikh local, consacrée à la sauvegarde d'espèces endémiques menacées et à leur réintroduction dans le coin. Une des Américaines confiait avec amusement qu'une amie libanaise avait ramené son bébé guépard au Buddha Bar. Un gros chaton pour épater la galerie. Le guépard-on, si ça se dit, est mort quelques semaines après l'achat. Un drame dont tout le monde rit. Caractéristique d'une riche société qui s'ennuie. On boit. On quitte le diner s'interrogeant sur ce tesson de porcelaine chinoise sur lequel on a retrouvé du lustre métallique. Une énigme de la science et de l'histoire de l'art. Et ces motifs si intriguants. Discussion passionnée auquel je ne prends pas vraiment part. Fatigue, anglais défaillant à cette heure tardive. Le taxi nous ramène vers l'hôtel. Un Indien sympathique. Dodo.


 

Désert. Nous partons pour ce que je croyais être une journée au bord de Khor 'Addeid, une immense lagune du sud du Qatar. On a appelé Ibrahim, une sorte de guide local aux stylos bic en or et Land Cruiser blanc rutilant. La semaine dernière déjà, on a fait une petite excursion le long de la côte sud du Qatar. Trois ou quatre heures passées à faire les fous en 4x4 dans les dunes. Assez marrant. Je voulais donc faire quelque chose de plus sérieux aujourd'hui, allez plus loin dans le désert, vers cette mer intérieure. Je me retrouve avec six autres 4x4, des Américains, des Français, des Indiens. On part à 9 heures, on s'amuse dans les dunes, on arrive à un campement pour manger. On se baigne, café, shisha, et on rentre à Doha.


Horriblement frustré par cette expérience de touriste à la con. Au camp, Ibrahim sort son faucon. Exhibe son faucon avec lequel il devrait chasser. Je doute qu'il chasse avec. Les cliquetis d'obturateurs d'appareils photos se déclenchent rapidement. Des Français dans ma voiture prennent tout en photo, derrière les vitres qui restent fermées pour que ne s'échappe pas l'air frais de la climatisation. La musique est forte. De la musique du Golfe, entrainante. Je suis projeté quelques années en arrière, dans le désert blanc d'Egypte. Dans ces gros et vieux Toyota, la musique à fond, chargés de joints, la tête embrumée, brûlée par le soleil et le vent, la vitesse agréable de ces vieilles machines, l'absence de climatisation, l'absence de traces d'autres voitures, pas comme cette autoroute dans le sable qu'on emprunte comme tous les autres ce samedi. Qatar est un petit pays. Un tout petit pays. La journée est bien ficelée, paquetée, et nous voilà de retour à Doha à 16h30. Le hashish d'Egypte me manque et le clinquant de Land Cruiser d'Ibrahim me fatigue. Le désert reste le désert. Beau, grand, vide, chaud, intriguant, etc. Mais il l'est un peu moins avec le môme de la grosse Américaine qui chiale. Un des Français de la voiture est sympathique. Mignon. Un de ces bruns sages en bermuda qu'on a envie de brusquer un peu. Je chope un regard agréable.


On rentre. L'hôtel. Sieste. J'écris. Il faut que je sorte dîner. Une improbable rencontre avec un garçon de Facebook de passage à Doha. On ira sans doute au souq Waqef; le carton pâte local mieux réussi  toutefois qu'Eurodisney. J'aime regarder les gens passer là bas. J'interrogeai notre chauffeur sur cette espèce de mode qui consiste à faire passer le file de l'écouteur de son mobile d'une oreille à l'autre, de façon à avoir le micro calé sous la lèvre inférieur. Le chauffeur me répond: Ikhwaniya. Fraternité. En frappant sa paume avec le revers de son autre main. Traduisez pédés. Au moins, Ikhawaniya n'est pas appellation particulièrement dégradante. Il y a pire. Le chauffeur est pakistanais et ce week-end s'occupait de fiancer son petit frère de 15 ans avec une jeune fille de 12. Il est rieur, blagueur, chic, polyglotte, mais l'habit ne faisant pas le moine, bien ancré dans les traditions.

 

Douche.

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Publié dans Jour après jour

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