On n'accule pas les Anglais

Publié le par Qalawun

Un des ascenseurs de la station Queensway est en panne. Je rebrousse chemin en voyant la grappe mouvante de Londoniens se contracter en sentant arriver l'unique machine qui puisse nous monter vers la sortie. Je prends les escaliers. Il y a 123 marches. C'est marqué au début. C'est un long escalier en colimaçon avec des "non slipping stairs". Là aussi, c'est marqué sur chacune des marches. Installations vétustes du métro londonien. C'est un véritable calvaire de prendre ce métro tout droit sortie du 19ème siècle. Chaleur étouffante, couloirs étroits, profondeur abyssale des tunnels et des wagons en forme de demi-cercle qui font qu'on ne peut ni se tenir vraiment droit ni voir son reflet dans les vitres. Je monte donc péniblement les 123 marches des escaliers en colimaçon avec mes chaussures neuves. Je les ai payées tellement cher qu'elle sont comme de véritables chaussons. Même le premier jour. Raquez pour votre tranquillité, c'est bien connu. Je sors, il fait froid. Je suis assailli par les distributeurs de journaux gratuits et de prospectus des restaurants exotiques. Celui du restaurant grec est habillé en danseur de sirtaki. Je le croise quasiment tous les soirs. Il me suffit de rentrer à une heure décente pour qu'il soit encore là. Le plus souvent, il discute avec des passants ou des potes, ou les deux. Dans son accoutrement ridicule qui ne le gêne pas. Je suis gêné pour lui. C'est stupide.

Hier, je dinais avec un collègue de travail. J'appréhendais un peu car ce n'est pas un collègue direct puisqu'il bosse dans un département voisin. Une sorte de dandy drôle aux origines complexes tirées de chaque continent. Ou presque. Un bistrot anglais sympathique, dans Soho, rue Lexington. Une cave et du vin français, un risotto et du lapin, une soupe de lentille. On boit beaucoup. Deux bouteilles d'un vin du Languedoc. Il me raconte sa vie, ses amours, et moi les miennes, même si je fais plus bref, toujours un peu sur mes gardes. Il est homosexuel, moi aussi. Il le sait. On en discute. On rit. On en vient à la question du coming out au travail. Un avis plutôt intéressant. Se taire absolument sur sa vie privée mais sans ne rien vraiment cacher. Tout ça à cause des Anglais. Ces Anglais qu'il faut éviter de choquer mais qu'il faut amener à trouver par eux-mêmes. "Il faut à tout prix éviter d'obliger un Anglais à réagir" me dit-il. "Ils n'aiment pas ça". Soit. Je comprends qu'ils puissent se sentir mal à l'aise tant ils sont attachés à conserver leur facade souriante et enthousiaste. Ils ne doivent pas se sentir acculés. Ne pas acculer un Anglais. Il faut qu'ils comprennent pas eux-mêmes, qu'ils puissent avoir le temps de réagir, de s'adapter. Par exemple, je pourrais très bien dire "ce porteur est charmant", mais pas "j'emménage avec mon copain". Il me rallie rapidement à son avis, finalement. Je ne dirai rien et on verra à quelle vitesse mon équipe de jeunes filles découvrira le pot aux roses. En le prenant comme un jeu, ça peut être finalement assez marrant.

Au boulot aujourd'hui, on a pu avoir un petit discours sur les oeuvres d'art italien (contemporain, 48 oeuvres) qui seront vendues lundi soir. Elles sont quasiement toutes au delà des 100000 livres et pas vraiment toutes convaincantes. Un pseudo Villeglé, quelques Chirico et surtout des Lucio Fontana. Le discours sur le nouveau réalisme, l'emploi de la Terre de Sienne et de la cire perdue comme technique et matériau novateurs exprimant le nouveau rapport de l'artiste à la réalité et à l'espace ne m'a absolument pas convaincu. Le chef de département, un bel homme de la quarantaine a fait le petit exposé avec la braguette ouverte. Ses juniors spécialistes ont moins parlé. Le garçon, aux favoris mal taillés, était un mélange dérangeant d'Elvis Presley et de Philip Seymour Hoffman, envahissant, et bougeant les jambes comme le King devant ses peintures moyennes. La fille, elle, jolie dans sa robe colorée, n'a parlé que pour le simili Villeglé, un Mimmo Rotella, et c'est tout. Jolie, disions-nous.  Non, mais j'ai quand même aimé certaines choses en plus des Lucio Fontana. Mais c'est le discours qu'on colle aux oeuvres qui est toujours un peu chiant. Je comprends jamais rien. En fin de compte, j'ai passé pas mal de temps à regarder Claude Berry et sa - très - bruyante assistante faire le tour de la vente pour s'assurer de la qualité de leurs futures emplettes.

J'étais par contre hier soir, en coup de vent, au vernissage Edge of Arabia à la galerie Brunei de la School of Oriental and African Studies, pour voir quelques productions d'artistes saoudiens. Eh bien, si tout ne laissera pas un souvenir impérissable, il y avait quelques jolies toiles. J'ai retenu les belles photos de Reem al Faysal, les sortes de chromo de Faysal Samra et les compositions géométriques de petits traits de je-sais-plus-qui. Il n'y avait pas de vin, c'était saoudien...


Faisal Samra, Distorted realityFaisal Samra, Distorted reality
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Publié dans Jour après jour

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