La saison
On a fait mieux que nos concurrents directs, ceux de New Bond Street. Notre vente les dépasse d'un million de livres. Et encore, eux ils ont inclus les tapis dans leur vente. Alors que nous, la vente est demain. Malgré cette victoire d'entreprise, on garde un goût amer. La crise semble quand même frapper de plein fouet le milieu. La stagiaire du département des arts chinois me racontait les inquiétudes de son boss. Alors que leur vente est en novembre, ils ont encore le temps. Mais les premiers résultats à New York et Honk Kong n'ont vraiment pas été bons. Il faudra oublier l'éclatant succès de la vente Damien Hirst chez les concurrents en septembre, au surlendemain du naufrage de Lehman Brothers. Dans ma boîte et ses concurrentes, c'est je pense le seul endroit où l'on peut croiser des stagiaires qui ont déjà trente ans. Les stagiaires sont payés, ici. Une misère mais ils sont payés. Pour faire durer au maximum leur situation précaire. Nous avons une stagiaire au département arts de l'Islam. Il y en a deux en ameublement, une en sculpture, une aux arts de Chine, etc. Jolies, bien sapées, aimables, performantes, travailleuses. Mais stagiaires. Et elles en redemandent. Notre stagiaire a demandé une prolongation de son stage de six mois. Il n'y a pas que des jeunes filles. Il y a des jeunes hommes. Il y a ce stagiaire blond roux que j'aime bien. On le violenterait bien un petit coup de temps en temps pour voir ce qu'il a dans le ventre. Avant de le consoler. Il ne regarde pas vraiment dans les yeux quand il dit bonjour. C'est énervant. Il n'est pas bavard non plus. En fait, il n'a pas l'air très à l'aise. Comme moi, il est toujours en costume.
Hier, mardi, j'ai dû aller à la vente d'arts de l'Islam des concurrents de New Bond Street. Pas pour espionner mais parce que ça fait réellement partie du boulot. L'avant-veille j'étais allé voir leur exposition. Objets d'une qualité bien moindre que les nôtres pour une mise en scène vraiment pas terrible. Alors qu'ils font généralement très fort. Mais là, bof. Par un mauvais concours de circonstance, à cause d'une "viewing lady", ces vieilles quinqa désoeuvrées employées pendant les jours d'expo précédant la vente pour sortir les objets des vitrines et les montrer aux potentiels acheteurs, je me retrouve nez à nez avec le nouveau junior specialist de cette boîte, mon homologue et concurrent direct. Il porte le même prénom que le pape. Il est grand, comme tous les Anglais. Des yeux d'un bleu perçant, l'air déterminé, assuré mais pas franc du collier. Ma collègue, qui l'avait croisé une fois auparavant, et moi lui serrons la main. eclairs dans les yeux. Petite passe d'arme visuelle, autrement dite "baston de regards". Il est bien plus intéressé par ma jolie collègue que par moi. C'est dommage, on aurait pu créer une histoire intéressante. On lui demande l'estimation d'un brûle-parfum marqué "estimate on request". C'est le brûle-parfum qui fait la couverture de leur catalogue. 400,000 to 600,000 pounds. Comme nous, ils ne vendront pas l'objet qui fait la couverture du catalogue. Et quand on ne vend pas sa couverture de catalogue, c'est un peu la honte.
J'ai passé la vente à reconnaitre les acheteurs que nous avions vu la veille chez nous. Les vieux, les jeunes, les arabes, les iraniens, les juifs américains, les institutions, les privés, les marchands d'art, ceux qui raflent tout y compris la merde, ceux qui enchérissent une ou deux fois pour montrer qu'ils sont là mais se démontent après la première enchère, les élégantes, les agents, les anonymes, ceux qui sont au téléphone, ceux qui viennent pour un lot et repartent aussitôt. On a identifié comme ça une dizaine de personnes dont j'ai gardé les visages bien en mémoire. On a même réussi à savoir qui se cachait derrière les téléphones du comptoir à téléphones et qui ne sont qu'un numéro de "paddle", la petite pancarte qu'on lève quand on enchérit. Tout ça est terriblement excitant. Les simagrées du commissaire-priseur, le ballet des porteurs, la gestuelles des gens dans la salle, les rumeurs, les gens qui se retournent pour voir qui a remporté le lot. Lorsque notre fameuse aiguière a fait un si mauvais résultat, 2,800,000 pounds, alors qu'on en attendait sans aucun problème 10,000,000, alors que tout le monde pariait sur 20,000,000 de pounds, il fallait voir le silence de mort dans la salle. Personne n'a enchérit. Personne. Seule une personne au téléphone et une dans la salle qui a remporté l'objet. Mon boss ne voulait pas abaisser le marteau. Il n'en croyait pas ses yeux. Personne à vrai dire. Il était blanc comme un cul. Il faut dire que ça flanquait carrément la vente par terre. Même si le total de la vente a dépassé les dix millions de livres, c'est en deça des attentes. Mais je me rends compte aujourd'hui que le principal est d'avoir battu l'adversaire. Ah, l'esprit de compétition, l'esprit d'entreprise. Cette première vente était terriblement excitante. A la prochaine je me colle aux enchères par téléphone. Finalement, moi qui déteste le téléphone, j'ai hâte.
Mon Israélien devrait avoir son visa demain. Encore une fois, la vie change. C'est un choix. Pour le mieux. J'ai pourtant la tête occupée à d'autres choses.
Hier, mardi, j'ai dû aller à la vente d'arts de l'Islam des concurrents de New Bond Street. Pas pour espionner mais parce que ça fait réellement partie du boulot. L'avant-veille j'étais allé voir leur exposition. Objets d'une qualité bien moindre que les nôtres pour une mise en scène vraiment pas terrible. Alors qu'ils font généralement très fort. Mais là, bof. Par un mauvais concours de circonstance, à cause d'une "viewing lady", ces vieilles quinqa désoeuvrées employées pendant les jours d'expo précédant la vente pour sortir les objets des vitrines et les montrer aux potentiels acheteurs, je me retrouve nez à nez avec le nouveau junior specialist de cette boîte, mon homologue et concurrent direct. Il porte le même prénom que le pape. Il est grand, comme tous les Anglais. Des yeux d'un bleu perçant, l'air déterminé, assuré mais pas franc du collier. Ma collègue, qui l'avait croisé une fois auparavant, et moi lui serrons la main. eclairs dans les yeux. Petite passe d'arme visuelle, autrement dite "baston de regards". Il est bien plus intéressé par ma jolie collègue que par moi. C'est dommage, on aurait pu créer une histoire intéressante. On lui demande l'estimation d'un brûle-parfum marqué "estimate on request". C'est le brûle-parfum qui fait la couverture de leur catalogue. 400,000 to 600,000 pounds. Comme nous, ils ne vendront pas l'objet qui fait la couverture du catalogue. Et quand on ne vend pas sa couverture de catalogue, c'est un peu la honte.
J'ai passé la vente à reconnaitre les acheteurs que nous avions vu la veille chez nous. Les vieux, les jeunes, les arabes, les iraniens, les juifs américains, les institutions, les privés, les marchands d'art, ceux qui raflent tout y compris la merde, ceux qui enchérissent une ou deux fois pour montrer qu'ils sont là mais se démontent après la première enchère, les élégantes, les agents, les anonymes, ceux qui sont au téléphone, ceux qui viennent pour un lot et repartent aussitôt. On a identifié comme ça une dizaine de personnes dont j'ai gardé les visages bien en mémoire. On a même réussi à savoir qui se cachait derrière les téléphones du comptoir à téléphones et qui ne sont qu'un numéro de "paddle", la petite pancarte qu'on lève quand on enchérit. Tout ça est terriblement excitant. Les simagrées du commissaire-priseur, le ballet des porteurs, la gestuelles des gens dans la salle, les rumeurs, les gens qui se retournent pour voir qui a remporté le lot. Lorsque notre fameuse aiguière a fait un si mauvais résultat, 2,800,000 pounds, alors qu'on en attendait sans aucun problème 10,000,000, alors que tout le monde pariait sur 20,000,000 de pounds, il fallait voir le silence de mort dans la salle. Personne n'a enchérit. Personne. Seule une personne au téléphone et une dans la salle qui a remporté l'objet. Mon boss ne voulait pas abaisser le marteau. Il n'en croyait pas ses yeux. Personne à vrai dire. Il était blanc comme un cul. Il faut dire que ça flanquait carrément la vente par terre. Même si le total de la vente a dépassé les dix millions de livres, c'est en deça des attentes. Mais je me rends compte aujourd'hui que le principal est d'avoir battu l'adversaire. Ah, l'esprit de compétition, l'esprit d'entreprise. Cette première vente était terriblement excitante. A la prochaine je me colle aux enchères par téléphone. Finalement, moi qui déteste le téléphone, j'ai hâte.
Mon Israélien devrait avoir son visa demain. Encore une fois, la vie change. C'est un choix. Pour le mieux. J'ai pourtant la tête occupée à d'autres choses.
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