Retour à Londres ou le juif errant est arrivé
Je crois qu'elle s'appelle Dooring. C'est comme ça qu'elle m'a épelé son prénom. C'est la troisième colocataire de l'appartement. Ca fait trois jours qu'on se loupe, depuis que je suis rentré de Jérusalem. J'entends parfois la télé dans sa chambre mais c'est tout. Il faut dire qu'elle n'en sort jamais. Même pour aller pisser. C'est étrange. Quoi qu'il en soit, elle a l'air remarquablement gentille. Elle parle un anglais pire que celui de Richie, mon second colocataire, avec un fort accent chinois. A peine s'est-elle présentée qu'elle a filé dans sa chambre. Ca fait bien trois heures et je ne l'ai pas encore entendue en sortir. Richie lui est un peu plus sociable. Il est fashion designer étudiant. A mon goût, il s'habille pas super bien mais j'imagine que je n'y connais rien. Une chose est sure, je passe tellement peu de temps à la maison que je "socialise" pas beaucoup.
Un bar à Tel Aviv
L'arrivée dans la nuit de dimanche à lundi m'a creuvé pour la semaine. Je ne reprendrai plus de compagnie low cost. Je volais avec Thomson Fly. Un airbus 737-800 avec 32 rangées de six fauteuils ce qui fait 192 passagers plus les membres d'équipage dans un tout petit avion. Les dossiers des sièges sont moins épais que sur les vols réguliers pour pouvoir en mettre plus de rangées. A peine cinq centimètres d'épaisseur, sans exagérer. J'ai eu l'impression d'être assis sur une planche de bois au bout d'une heure. S'est ensuivi un mal de dos atroce qui m'a empêché de dormir. Evidemment, pour ce prix-là, on n'a ni coussin, ni couverture, ni écouteur, ni journal. A peine un sourire de la serveuse quand on nous accorde un verre d'eau. Il y adeux passages pendant les cinq heures de vol pour nous servir de l'eau. Mes voisins : à l'arrivée dans l'avion, dernier rang, je m'assois à côté d'un juif orthodoxe, kippa noire vissée sur la tête, pantalon noir, tsitsits et livre de prière, assez jeune, au regard sympathique. Au bout de deux minutes, je m'aperçois qu'un religieux plus âgé debout dans l'allée lorgne sur la place encore libre à côté de moi près du hublot. Il parle au steward, m'enjambe tant bien que mal et s'assoit. C'est un haredim en redingote et chapeau plat, papillotes et longue barbe. Il se déshabille un peu. Il porte le talith. Il sort un livre de prière et commence à psalmodier et à osciller d'avant en arrière sur son siège.
Je sors mon livre : le juif errant est arrivé et l'ouvre au chapitre sur le ghetto de Leopol. Sans savoir pourquoi je ne me sens pas très à l'aise avec cette lecture au milieu de mes voisins. Le mot juif est au moins imprimé une dizaine de fois par page. Les descriptions sont exquises malgré l'horreur des conditions de vie des ghettos de l'Est. Je n'arrête pas d'essayer d'imaginer les origines familiales de mes voisins blafards et studieux. Jitomir, Chernovitz ou Oradea-Mare. Peut-être Houson, New York ou Philadelphie. Dans le minibus qui m'amène de Jérusalem à Ben Gurion, un haredim parle à sa femme au téléphone. Il est Américain et parle hébreu avec un fort accent anglais. L'habit ne fait pas le moine ashkénaze.
Bar à Tel Aviv 2
Je vais pisser et les trouve en grande discussion lorsque je reviens. Je m'assois et rouvre mon livre. Rien n'y fait, au bout de dix minutes, ils sont toujours en train de se parler, assez fort, en se penchant vers moi pour pouvoir se voir en face. Mes regards compréhensifs finissent par se changer en regards un peu plus énervés. Impossible de lire ou de me concentrer. La barbe du haredim me tombre presque sur les genoux. Je propose d'échanger ma place. Ils s'excusent alors et s'arrêtent. Cinq minutes et reprennent. Le plus jeune accepte finalement ma place. Me voilà donc au fauteuil le plus proche des toilettes et lui au milieu de la rangée. Il écoute de la musique avec le haredim. Ils s'endorment pendant que moi, sur mon fauteuil en bois et avec les allées et venues aux chiottes des passagers de l'avion, ne peux fermer l'oeil. Je finis le juif errant.
Albert Londres perd un peu le ton du reportage pour teinter son récit d'une dose de parti pris. Ce n'est pas gênant outremesure tant au fil des pages on aime le peuple qu'il décrit. Mais je ne peux m'empêcher de sentir comme un raidissement dès qu'il s'agit d'évoquer les arabes. Encore une fois, le portrait du Mufti de Jérusalem est sans concession et semble être accusé de tous les maux de la Palestine mandataire. Mais bon, je m'en fous, après tout. J'ai aimé relire qu'un juif pouvait se dire lui-même Palestinien. C'était avant 1948.
UH, dans les rues, près de Jaffa
Je descends de l'avion par la porte arrière. Derrière les toilettes, derrière mon siège. La passerelle nous jette sur le tarmac dans une lumière anémique. Le bruit sifflant des réacteurs. Il fait froid. Je marche vite vers les bâtiments de l'aéroport de Luton. Nous sommes plusieurs centaines, un vol arrive de Palma. Nous attendons une heure et quart les bagages. Des gens applaudissent lorsque les rideaux de franges de caoutchouc crachent leurs premiers sacs sur les tapis roulants. Après, j'attends un bus : une heure pour rejoindre le centre de Londres. Puis dix minutes de taxi. Il est quatre heures quand je me couche. Six heures du matin à Jérusalem. Je dors mal. Mon Israélien me manque et j'ai l'impression de mal lui avoir dit au revoir. Un au revoir avorté. Ecourté. Par moi, sans savoir pour quoi. Londres. Je suis le seul spécialiste au bureau cette semaine ; mes collègues sont à Dubaï pour le boulot. Semaine probatoire donc. C'est excitant.
Un bar à Tel AvivL'arrivée dans la nuit de dimanche à lundi m'a creuvé pour la semaine. Je ne reprendrai plus de compagnie low cost. Je volais avec Thomson Fly. Un airbus 737-800 avec 32 rangées de six fauteuils ce qui fait 192 passagers plus les membres d'équipage dans un tout petit avion. Les dossiers des sièges sont moins épais que sur les vols réguliers pour pouvoir en mettre plus de rangées. A peine cinq centimètres d'épaisseur, sans exagérer. J'ai eu l'impression d'être assis sur une planche de bois au bout d'une heure. S'est ensuivi un mal de dos atroce qui m'a empêché de dormir. Evidemment, pour ce prix-là, on n'a ni coussin, ni couverture, ni écouteur, ni journal. A peine un sourire de la serveuse quand on nous accorde un verre d'eau. Il y adeux passages pendant les cinq heures de vol pour nous servir de l'eau. Mes voisins : à l'arrivée dans l'avion, dernier rang, je m'assois à côté d'un juif orthodoxe, kippa noire vissée sur la tête, pantalon noir, tsitsits et livre de prière, assez jeune, au regard sympathique. Au bout de deux minutes, je m'aperçois qu'un religieux plus âgé debout dans l'allée lorgne sur la place encore libre à côté de moi près du hublot. Il parle au steward, m'enjambe tant bien que mal et s'assoit. C'est un haredim en redingote et chapeau plat, papillotes et longue barbe. Il se déshabille un peu. Il porte le talith. Il sort un livre de prière et commence à psalmodier et à osciller d'avant en arrière sur son siège.
Je sors mon livre : le juif errant est arrivé et l'ouvre au chapitre sur le ghetto de Leopol. Sans savoir pourquoi je ne me sens pas très à l'aise avec cette lecture au milieu de mes voisins. Le mot juif est au moins imprimé une dizaine de fois par page. Les descriptions sont exquises malgré l'horreur des conditions de vie des ghettos de l'Est. Je n'arrête pas d'essayer d'imaginer les origines familiales de mes voisins blafards et studieux. Jitomir, Chernovitz ou Oradea-Mare. Peut-être Houson, New York ou Philadelphie. Dans le minibus qui m'amène de Jérusalem à Ben Gurion, un haredim parle à sa femme au téléphone. Il est Américain et parle hébreu avec un fort accent anglais. L'habit ne fait pas le moine ashkénaze.
Bar à Tel Aviv 2Je vais pisser et les trouve en grande discussion lorsque je reviens. Je m'assois et rouvre mon livre. Rien n'y fait, au bout de dix minutes, ils sont toujours en train de se parler, assez fort, en se penchant vers moi pour pouvoir se voir en face. Mes regards compréhensifs finissent par se changer en regards un peu plus énervés. Impossible de lire ou de me concentrer. La barbe du haredim me tombre presque sur les genoux. Je propose d'échanger ma place. Ils s'excusent alors et s'arrêtent. Cinq minutes et reprennent. Le plus jeune accepte finalement ma place. Me voilà donc au fauteuil le plus proche des toilettes et lui au milieu de la rangée. Il écoute de la musique avec le haredim. Ils s'endorment pendant que moi, sur mon fauteuil en bois et avec les allées et venues aux chiottes des passagers de l'avion, ne peux fermer l'oeil. Je finis le juif errant.
Albert Londres perd un peu le ton du reportage pour teinter son récit d'une dose de parti pris. Ce n'est pas gênant outremesure tant au fil des pages on aime le peuple qu'il décrit. Mais je ne peux m'empêcher de sentir comme un raidissement dès qu'il s'agit d'évoquer les arabes. Encore une fois, le portrait du Mufti de Jérusalem est sans concession et semble être accusé de tous les maux de la Palestine mandataire. Mais bon, je m'en fous, après tout. J'ai aimé relire qu'un juif pouvait se dire lui-même Palestinien. C'était avant 1948.
UH, dans les rues, près de JaffaJe descends de l'avion par la porte arrière. Derrière les toilettes, derrière mon siège. La passerelle nous jette sur le tarmac dans une lumière anémique. Le bruit sifflant des réacteurs. Il fait froid. Je marche vite vers les bâtiments de l'aéroport de Luton. Nous sommes plusieurs centaines, un vol arrive de Palma. Nous attendons une heure et quart les bagages. Des gens applaudissent lorsque les rideaux de franges de caoutchouc crachent leurs premiers sacs sur les tapis roulants. Après, j'attends un bus : une heure pour rejoindre le centre de Londres. Puis dix minutes de taxi. Il est quatre heures quand je me couche. Six heures du matin à Jérusalem. Je dors mal. Mon Israélien me manque et j'ai l'impression de mal lui avoir dit au revoir. Un au revoir avorté. Ecourté. Par moi, sans savoir pour quoi. Londres. Je suis le seul spécialiste au bureau cette semaine ; mes collègues sont à Dubaï pour le boulot. Semaine probatoire donc. C'est excitant.
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