Coming out ordinaire pour famille israélienne ordinaire

Publié le par Qalawun

Coming out. Ce n'est évidemment pas du mien que je veux parler. Moi, je suis "sorti" il y a trois ans. C'était pendant l'été 2005, après mon année en Egypte. J'aurais difficilement pu réver meilleur coming out que le mien. En un mot : chanceux. Je fus chanceux.

Je crois ne jamais avoir évoqué la vie privé de qui que ce soit sur ce blog, à l'exception de la mienne, bien entendu. Mais la vie privée de mon Israélien s'étant ces derniers mois tant associée à la mienne, je crois dorénavant avoir certains droits dessus.

Mon Israélien "came out" devant sa mère. Tous ses amis savent déjà depuis de longues années dans quel côté obscur il barbote, mais la famille, si elle s'en doutait, ne semblait n'avoir jamais conceptualisé la chose. Comme cela fait plusieurs semaines qu'il n'est quasiment plus chez lui, Sarah, sa mère, s'est assise sur le grand fauteuil du salon pour interroger son fiston un des rares jours où il passait là. Il regardait une série américaine. Ce petit bout de femme, besogneuse, affairée, avare de mots, grande fumeuse, savait où elle veut en venir au moment de commencer sa séance de questions.
 

Elle lui demande : "Où étais-tu ces derniers jours ?"
"En ville, avec des amis" est la réponse favorite de mon Israélien à ce type de questions.
"Tu étais avec ton ami français ?" Tout le monde aura compris que c'est de moi qu'on parle. Et lui d'acquiescer. "Vous passez beaucoup de temps ensemble... Ton père et moi... Y. tu es... homosexuel ?"
"Oui, je suis homosexuel Maman". Comme ça, de but en blanc. Il semblait s'attendre à la question comme elle à la réponse. Mais la petite mère de s'arrêter net de respirer. Choquée, elle était choquée. Elle avait préparer la question pour la lancer comme ça, au milieu du salon, un après-midi lambda. Mais quand même. Chapeau à cette orpheline métisse turque mêlée d'orgines balkaniques et séfarades, semblant vivre à mille lieues des préoccupations de notre monde moderne. Elle avait prononcé le mot "homosexuel" et l'on sait que ce qui paraît n'être rien pour certains représente l'impossible pour d'autres. Elle savait donc ce que c'était et devait y associer les plus horribles images populaires de débauche, d'infamie et de maladie.

S'ensuit tout un tas de questions et d'affirmations péremptoires : "Tu ne seras jamais heureux. Tu vas être délaissé par tout le monde. Pourquoi as-tu choisi de vivre comme ça ? Dans 10 ans tu te rendras compte de l'erreur que tu commets".
Elle ne lui a jamais demandé s'il était heureux, il a donc pris les devants. "Ce n'est pas un choix, je suis heureux, tous mes amis le savent depuis de longues années,..." Je reviens sur ma chance lors de mon coming out, sur un terrasse de la place Colette, derrière le Louvre, la première chose que m'a dite grand-mère : "Eh bien. Es-tu heureux ? Ce n'est pas facile de l'apprendre, mais es-tu heureux ?"

Sarah n'a pas pleuré ce jour-là mais a dit à son fils qu'elle avait besoin de temps. Le lendemain, elle a fondu en larmes, toujours sur le grand fauteuil du salon. Elle ne l'avait encore dit à personne de la famille, ni au père (lui aussi petit mais que je soupçonne un peu mauvais sur ce genre de sujet), ni aux frères (deux immenses armoires à glaçe), ni à la soeur qui sera la seule de la famille à trouver dans la nouvelle un motif de réjouissance et de fête.

Ils se sont expliqués, calmement, pour répéter les mêmes choses, sans avancer. Le bonheur affiché opposé à l'incompréhension un peu bornée. Au moins, sa mère ne l'a pas foutu dehors. On attend pour ça la réaction du père.

En revanche, moi, elle m'a foutu dehors :
"Il est hors de question que ton Français remette un pied ici". Moi qui commençais à m'habituer à ses boulettes de poisson, à sa matboukha et à ses légumes au vinaigre, au lustre un peu kitsch du salon et au sourire de Beni le grand frère. J'étais venu souvent chez eux et même à l'anniversaire de la soeur à Gilo. Bon, ça n'avait jamais été vraiment agréable avec le père, Schlomo. Mais j'en avais déjà parlé. Toujours un regard noir et interrogateur : "Qu'est-ce que tu fous là ? Tu tires mon rejeton, c'est ça ?" j'avais l'impression de lire ça dans beaucoup (trop) de ses regards. Mais, je m'étais fait à l'idée de rentrer un peu plus dans l'intimité de la famille. Le coming out de mon Israélien m'aura coupé la chique. Mais le plus dur, ce n'est pas pour moi, naturellement.

Nous convolons demain pour trois jours dans le Sinaï. Il nous a trouvé un prix hallucinant dans un hôtel 5 étoiles. Soit c'est une arnaque, soit... il y a un vice caché. Moi qui déteste ce genre de vacances en hôtel, ça va me faire les pieds. Pour vivre heureux, vivons bronzé.
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Publié dans Jour après jour

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F
C'est fascinant comme les coming-out ne se ressemblent pas, pourtant ils consistent immuablement en la même chose...Et j'aime beaucoup ton rapport à la bouffe de la mère de ton israelien (non je ne tomberai pas dans le piège du "belle-maman"), et le regret de ne plus en manger. On a beaucoup à perdre finalement dans ces sorties de placard!
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R
En même temps je me demande bien qui aurait pu te reprocher quoi que se soit.  A ton retour d'Égypte tu n'as pas été le seul à faire ton coming out ....Et ce n'est pas toi qui avait le ''secret'' le plus lourd à porter.Tchao mec ++
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