La saison des méduses
Tags : Israël
Le lendemain de l'attaque à la pelleteuse, les ouvriers ne sont pas venus travailler sur le chantier. Peur du lynchage par une population choquée.
J'étais assis ce matin à la terrasse d'un café du centre de Jérusalem, dans une rue qui descend, assez passante. Il fait beau, on dirait un café parisien. Croissant et double expresso, j'attends mon Israélien qui passe un entretien d'embauche dans un grand hotel du coin. J'entends du bruit derrière moi. Un bruit lourd de tracteur, cliquetis mécaniques et tutti quanti. Je me retourne, une énorme pelleteuse dévale la pente. Ne crois-tu pas que j'ai pris peur ? Bien sûr. Je l'ai suivie du regard, me dépasser, pour m'assurer qu'elle restait bien sur sa route. Jeudi matin, pris dans les bouchons de la porte Neuve, là où ils contruisent aussi le tramway. Tous bloqués à la queue leu leu avant le feu de Notre-Dame, un engin sort du chantier. Nous étions le lendemain ou le surlendemain de l'attaque. Sentiment de malaise. Là, l'engin pourrait tous nous écraser et faire une dizaine de morts, voire plus. Et si l'ensemble des ouvriers de la ville se mettaient à attaquer les passants ? C'est évidemment une stupidité aussi grosse que moi que de pensez ça. La probabilité que tous pètent une durite sous la chaleur de cet été est inexistante. Mais le scénario a ce quelque chose d'excitant pour notre imaginaire morbide.

La plage de Beit Yanaï
Quoi qu'il en soit, il faisait bon quitter Jérusalem ce week-end pour la côte et un peu de fraîcheur, relative. Pas de Sinaï entre amis ce week-end, en raison d'un mauvais calendrier, mais la Méditerranée. Netaniah, plus au Nord, la longue plage de Beit Yanaï. J'oubliais le réveil difficile du vendredi matin, après une nuit arrosée jusqu'à l'aube, à Ramallah, dans le creux d'un vallon pierreux, où expatriés et jeunes trentenaires Palestiniens viennent noyer leurs ennuis et jouer à la pétanque. La piscine du Snow Bar, les bouteilles, la fumée âcre du nouveau parfum de shisha que l'on m'a conseillé - on ne m'y prendra plus - les verres que je perds pour boire dans ceux des autres, une grosse fourmi volante qui s'aggripe à ma chemise. J'enfile un cardigan vert, il fait frais dans ce trou, entre les pins. L'avantage de l'endroit est qu'il est caché de tous, de la rue et des voisins. Seul un berger et son troupeau, en début de soirée, nous verra imbibés et le patron aviné. Un ambassadeur russe saoul et son garde du corps arrive au bar à 3 heures, une gueule de Bernard Tapie, une consule de France s'attarde avec d'autres acolytes lourdeaux, une grande gigue d'Anglais qui a définitivement pris racine en Palestine, coiffé d'un panama indévissable, apprend la pétanque, pastis à la main, en jurant en français. Moi je bois et fume ma shisha, écoutant distraitement une discussion sur le Jihad Islamique. Quelle idée d'être stagiaire à Jénine. Il fait trop frais pour se baigner. Je dors à Ramallah.

La plage de Nétaniah
Le matin, où je me lève, la terrasse est toujours aussi belle, face à une vallée rocailleuse où l'écho d'un troupeau de chèvres et le bruit d'un saxophone sont tout ce qu'on peut entendre un vendredi matin. Il est 9 heures. Etrange étreinte demi-corps à demi-corps nus devant l'eau du café qui bout sur la gazinière.
Jérusalem, j'y arrive après avoir perdu un enjoliveur sur les ralentisseurs un peu traîtres d'un check point. On part. Revenons à la plage de Beit Yanaï. Une longue plage de sable et des kite surfs, une autre avec une barraque de garde-côte, destinée aux familles. A peine assis, mon Israélien et moi, une équipe de jeunes nous donne un parasol Durex. La chose de plage la plus classe que j'aie jamais eue. Ils marchent toute la plage comme ça qui se constelle petit à petit de parasols blancs et bleus. Sans distribuer de capotes... Sand doute ne faut-il pas aller trop loin, cela pouvant être considéré comme de l'incitation à la débauche dans une plage où se rendent principalement des familles arabes assez conservatrices. On dort. On se réveille. La plage est pleine de familles, ça piaille, ça rit, ça hurle, ça court, bref, la vie. L'eau est infestée de méduses qui vous piquent sans même que vous les voyiez. Mon Israélien en fait les frais et me fait remarquer mon manque de compassion. Je ris. Elles seront là quelques semaines ces méduses. L'été, c'est leur saison. Il devient très difficile de se baigner. Je pars faire quelques photos, regarder les gens, toucher les masses flasques des méduses échouées sur la plage. L'une d'elle vit encore, agonisante, sous le soleil de plomb, posée loin de l'eau par une vague zélée.

La jetée du port de Tel Aviv
On s'en va. Netaniah. Ville endormie, grappes de retraités russes assoupis, de racailles françaises, de filles de mauvais goût et de quelques religieux. Shabbat vient de commencer. Ca sent la mafia russe à plein nez, le poing américain et la batte de baseball. Un drôle de mélange. La ville, ses innombrables bancs sur lesquels attendent autant d'innombrables vieux, impotents, parfois bavards, seuls ou à deux, ou trois, avec derrière leurs nounous philippines, est assoupie, presque figée, comme dans les Oiseaux avant l'attaque. Tous ces vieux pourraient se transformer en zombies et fondre sur nous une fois le dernier rayon du soleil passé sous l'horizon. On a peur, on quitte la ville. La ville moche, en plus.
Tel Aviv, le port. Je dîne d'un bon poisson grillé. Il y a encore trop de monde alors qu'on aimerait une jetée calme, un truc d'amoureux, pas un trottoir à familles excitées, à mémés crillardes de la côte méditerranéenne, à m'as-tu-vu bling bling du Sentier. Du calme. Peu importe. Un couple de vieux français à la table à côté écoute notre conversation. Ils ont l'air choqué de ce que nous sommes un couple d'hommes.

Un pêcheur au filet, la nuit
On rentre tard après un bref passage à l'Evita, un bar à pédés qui affiche complet. Tel Aviv, le vendredi soir, est une jungle de clubber qu'il faut apprivoiser. On en est jeté. Je n'aurais même pas l'occasion de regarder un peu les gens. Je dors sur la route 443 qui nous ramène à Jérusalem.
Il fait froid sur les hauteurs.

Moi. Dans quelques semaines, je peux enfin montrer autre chose que mon dos.
Le lendemain de l'attaque à la pelleteuse, les ouvriers ne sont pas venus travailler sur le chantier. Peur du lynchage par une population choquée.
J'étais assis ce matin à la terrasse d'un café du centre de Jérusalem, dans une rue qui descend, assez passante. Il fait beau, on dirait un café parisien. Croissant et double expresso, j'attends mon Israélien qui passe un entretien d'embauche dans un grand hotel du coin. J'entends du bruit derrière moi. Un bruit lourd de tracteur, cliquetis mécaniques et tutti quanti. Je me retourne, une énorme pelleteuse dévale la pente. Ne crois-tu pas que j'ai pris peur ? Bien sûr. Je l'ai suivie du regard, me dépasser, pour m'assurer qu'elle restait bien sur sa route. Jeudi matin, pris dans les bouchons de la porte Neuve, là où ils contruisent aussi le tramway. Tous bloqués à la queue leu leu avant le feu de Notre-Dame, un engin sort du chantier. Nous étions le lendemain ou le surlendemain de l'attaque. Sentiment de malaise. Là, l'engin pourrait tous nous écraser et faire une dizaine de morts, voire plus. Et si l'ensemble des ouvriers de la ville se mettaient à attaquer les passants ? C'est évidemment une stupidité aussi grosse que moi que de pensez ça. La probabilité que tous pètent une durite sous la chaleur de cet été est inexistante. Mais le scénario a ce quelque chose d'excitant pour notre imaginaire morbide.

La plage de Beit Yanaï
Quoi qu'il en soit, il faisait bon quitter Jérusalem ce week-end pour la côte et un peu de fraîcheur, relative. Pas de Sinaï entre amis ce week-end, en raison d'un mauvais calendrier, mais la Méditerranée. Netaniah, plus au Nord, la longue plage de Beit Yanaï. J'oubliais le réveil difficile du vendredi matin, après une nuit arrosée jusqu'à l'aube, à Ramallah, dans le creux d'un vallon pierreux, où expatriés et jeunes trentenaires Palestiniens viennent noyer leurs ennuis et jouer à la pétanque. La piscine du Snow Bar, les bouteilles, la fumée âcre du nouveau parfum de shisha que l'on m'a conseillé - on ne m'y prendra plus - les verres que je perds pour boire dans ceux des autres, une grosse fourmi volante qui s'aggripe à ma chemise. J'enfile un cardigan vert, il fait frais dans ce trou, entre les pins. L'avantage de l'endroit est qu'il est caché de tous, de la rue et des voisins. Seul un berger et son troupeau, en début de soirée, nous verra imbibés et le patron aviné. Un ambassadeur russe saoul et son garde du corps arrive au bar à 3 heures, une gueule de Bernard Tapie, une consule de France s'attarde avec d'autres acolytes lourdeaux, une grande gigue d'Anglais qui a définitivement pris racine en Palestine, coiffé d'un panama indévissable, apprend la pétanque, pastis à la main, en jurant en français. Moi je bois et fume ma shisha, écoutant distraitement une discussion sur le Jihad Islamique. Quelle idée d'être stagiaire à Jénine. Il fait trop frais pour se baigner. Je dors à Ramallah.

La plage de Nétaniah
Le matin, où je me lève, la terrasse est toujours aussi belle, face à une vallée rocailleuse où l'écho d'un troupeau de chèvres et le bruit d'un saxophone sont tout ce qu'on peut entendre un vendredi matin. Il est 9 heures. Etrange étreinte demi-corps à demi-corps nus devant l'eau du café qui bout sur la gazinière.
Jérusalem, j'y arrive après avoir perdu un enjoliveur sur les ralentisseurs un peu traîtres d'un check point. On part. Revenons à la plage de Beit Yanaï. Une longue plage de sable et des kite surfs, une autre avec une barraque de garde-côte, destinée aux familles. A peine assis, mon Israélien et moi, une équipe de jeunes nous donne un parasol Durex. La chose de plage la plus classe que j'aie jamais eue. Ils marchent toute la plage comme ça qui se constelle petit à petit de parasols blancs et bleus. Sans distribuer de capotes... Sand doute ne faut-il pas aller trop loin, cela pouvant être considéré comme de l'incitation à la débauche dans une plage où se rendent principalement des familles arabes assez conservatrices. On dort. On se réveille. La plage est pleine de familles, ça piaille, ça rit, ça hurle, ça court, bref, la vie. L'eau est infestée de méduses qui vous piquent sans même que vous les voyiez. Mon Israélien en fait les frais et me fait remarquer mon manque de compassion. Je ris. Elles seront là quelques semaines ces méduses. L'été, c'est leur saison. Il devient très difficile de se baigner. Je pars faire quelques photos, regarder les gens, toucher les masses flasques des méduses échouées sur la plage. L'une d'elle vit encore, agonisante, sous le soleil de plomb, posée loin de l'eau par une vague zélée.

La jetée du port de Tel Aviv
On s'en va. Netaniah. Ville endormie, grappes de retraités russes assoupis, de racailles françaises, de filles de mauvais goût et de quelques religieux. Shabbat vient de commencer. Ca sent la mafia russe à plein nez, le poing américain et la batte de baseball. Un drôle de mélange. La ville, ses innombrables bancs sur lesquels attendent autant d'innombrables vieux, impotents, parfois bavards, seuls ou à deux, ou trois, avec derrière leurs nounous philippines, est assoupie, presque figée, comme dans les Oiseaux avant l'attaque. Tous ces vieux pourraient se transformer en zombies et fondre sur nous une fois le dernier rayon du soleil passé sous l'horizon. On a peur, on quitte la ville. La ville moche, en plus.
Tel Aviv, le port. Je dîne d'un bon poisson grillé. Il y a encore trop de monde alors qu'on aimerait une jetée calme, un truc d'amoureux, pas un trottoir à familles excitées, à mémés crillardes de la côte méditerranéenne, à m'as-tu-vu bling bling du Sentier. Du calme. Peu importe. Un couple de vieux français à la table à côté écoute notre conversation. Ils ont l'air choqué de ce que nous sommes un couple d'hommes.

Un pêcheur au filet, la nuit
On rentre tard après un bref passage à l'Evita, un bar à pédés qui affiche complet. Tel Aviv, le vendredi soir, est une jungle de clubber qu'il faut apprivoiser. On en est jeté. Je n'aurais même pas l'occasion de regarder un peu les gens. Je dors sur la route 443 qui nous ramène à Jérusalem.
Il fait froid sur les hauteurs.

Moi. Dans quelques semaines, je peux enfin montrer autre chose que mon dos.
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