Un week-end au Sinaï

Publié le par Qalawun

Une semaine et demie est passée depuis le coming out. Il semble qu'une chappe de silence soit retombée sur la famille. La mère, après avoir ressorti quelques horreurs du type "Je ne vais pas bien et c'est à cause de toi, tu me rends malade", a visiblement décidé de n'en parler à personne. Elle appelle son fils tous les jours pour savoir quand il rentre dormir à la maison, le père ne semble pas différent d'avant, la grande soeur a emmené son frère à la piscine et l'arrière grand-mère est venue passer le week-end dans l'appartement familial. Tout a l'air de suivre son cours normal. Sarah garde le secret, quitte à mal dormir. Sans doute la paix du ménage est-elle au prix de son silence. Car j'ai vraiment des doutes sur les capacités du père à accepter l'homosexualité de son fils.

Trente millions d'amis sur TV5, petit bonheur ennuyeux du dimanche soir. Il y a une semaine nous revenions du Sinaï où il m'avait fait acheter sur Internet un package 3 nuits dans un 5 étoiles sur la côte du golfe d'Aqaba. Pas cher du tout mais on a vite compris pourquoi : l'hôtel était peuplé de centaines de Russes. Des gens assez antipathiques, réservant la totalité des transats de la plage dès l'aube pour n'y passer qu'une ou deux heures par jour. Un matin, je me suis levé à 8 heures pour aller moi aussi poser ma serviette sur deux transats à l'ombre, sous un parasol en feuilles de palme. La plage est quasiment vide à cette heure-là, peu de personnes dans l'eau, encore moins sur les transats mais en m'approchant je me rends compte qu'il n'y a aucune place de libre. Aucune, sur la grande centaine de place à l'ombre que compte la plage. Sous chaque parasol, une ou deux serviettes, des pierres, des matelas pneumatiques, des chapeaux, des masques et des tubas, etc. Aucune place de libre. Autant dire que la journée commençait mal. Surtout qu'en étudiant les allers et venues des Russes, on se rend compte que certains transats restent vident aux heures les plus chaudes, c'est à dire toute la journée.

Un couple de mémés s'en va manger, et hop, on squatte leur parasol en poussant un peu leurs transats. Elles ne reviendront pas de tout l'après-midi. Le lendemain, même scénario : quatre transats sur lesquels s'étend un matelas pneumatique mis en travers et lesté par quelques pierres ; à côté, à 5 mètres, une mère de famille avec deux gamins et deux mamies. On vire le matelas et on s'installe, comme des coucous, sur les couches "réservées". Et la mère russe de protester, de hurler, fortement, en russe, entourée de ses mioches. Et nous de répondre, fortement, en hébreu et en français. Une fois assis, elle avait beau crier, elle ne pouvait pas nous virer. De toute façon, je vois mal comment elle aurait pu justifier son forfait. Malgré les places soit disant "réservées" personne n'est venu nous les réclamer de toute la matinée... Comme quoi, ce sont vraiment des pratiques malhonnêtes de gens qui se croient tout permis. Car le scénario se répète à l'immense terrasse du bar de l'hôtel, pas assez de tables pour trop de monde. Donc les gens posent leurs affaires avant le dîner puis reviennent ensuite. Certaines places restent vides des heures durant. Ah, les touristes en vacances... Plus ils viennent de loin, plus ils ont l'air con. Ce n'est bien sûr par valable que pour les Russes, pour les Français aussi. J'imagine que l'effet "groupe" joue beaucoup dans le phénomène.

Le Sinaï était toujours aussi beau. Une chappe de chaleur sur une mer d'huile bleu sombre. En face, les montagnes de l'Arabie saoudite, le port d'Aqaba. Le golfe s'élargit au fur et à mesure qu'on file vers le sud. Il ne doit faire qu'une dizaine de kilomètres de large au niveau d'Eilat. Les massifs escarpés s'arrêtent net pour couler doucement dans la mer. De longues pentes de sables durs, veinés des quelques ravines façonées par les pluies, sont coupées par la route du sud. Elle longe la mer mais s'enfonce parfois dans la montagne, rapidement. C'est là qu'on peut voir un ou deux acacias, des cahutes de bédouins  ou un poste de police. On les reconnait aux grandes antennes radios montées dans un enclos. Trois ou quatre policiers égyptiens, pauvres bougres de Suhag ou de Beni Sweif, oubliés là pour leur trois ans de service militaire, marinent dans leurs bottes en caoutchouc blanc. Il n'y a pas de climatisation dans un poste de police égyptien du Sinaï. Elle a pourtant à faire, la police, dans cette région d'Egypte qui pullule de trafiquants en tous genres et surtout de soit disant "cellules de la mouvance Al Qaïda". Un avertissement en hébreu à la frontière Eilat Taba tente d'ailleurs de dissauder les Israéliens de se rendre dans le Sinaï. Les menaces d'enlèvement m'avaient d'ailleurs convaincu d'aller en Jordanie plutôt qu'en Egypte lors des fêtes de la pâque juive.

On prend un minibus conduit par un bédouin de 15 ans qui nous assure en avoir 20. Il ne sait pas lire, ni l'arabe ni l'anglais. Je m'en rends compte en le regardant fouiller le bus pour chercher une carte de visite. Il décortique avec attention une morceau cartonné format carte de visite qui n'est autre qu'une vieille pub en arabe pour un garage. Il cherche en détaillant chaque papier en arabe sans trouver les cartes de visite. Plus tard, il me demande d'écrire son numéro de téléphone sur des bouts de papier pour les distribuer aux passagers du bus. Une magnifique Israélienne de 55 ans qui me rappelle ma prof de français de 1ère : une femme qui avait dû être très belle, enduite de crème chère, un crayon dans des cheveux noir de jais relevés en chignon serré mais tenu d'un crayon à papier, habillée en Isse Miyake, parlant un arabe parfait malgré le fort accent hébreu, grande, fumeuse de bidies, odorante, qui malgré son âge attire toute l'attention des chauffeurs bédouins du point frontière. Un couple d'Israéliens francophones, sans doute des binationaux, qui s'engueulent sur le choix du camp dans lequel ils vont passer le week-end, un couple de lesbiennes israéliennes qui refuse aux Français de venir avec elles parce qu'elles vont "faire du top less" et deux beaux mecs israéliens avec lesquels je serais bien descendus mais qui sont restés dans le bus après notre stop. Bassata, Bir Sweir, Ras el Shaitan, Nuweiba, autant de lieux-dits qui s'étirent avant Nuweiba le long de cette côte désolée, parsemée parfois de sacs plastiques, de bidons de métal et d'hôtels en construction jamais fini. La taille gigantesque de certains complexes inachevés rappellent la folie des grandeurs de certains promoteurs et rappellent qu'avant le terrorisme, le tourisme marchait mieux. Rappellent qu'avant l'Intifada Al Aqsa, les Israéliens venaient beaucoup plus nombreux.

En rentrant du week-end, on récupère la voiture laissée au point frontière. Trois jours dans la fournaise et la batterie avait grillé. Il a fallu pousser sous 40 degrés. Rien n'y a fait, nous ne poussions pas assez fort. Heureusement, deux rangers israéliens du KKL, l'office de protection de la nature, sont passés par là. Taillés à la serpe, un peu rustres, suants mais délicieux...

Tant d'autres choses à dire mais je suis fatigué. Dans deux semaines je ne serai plus à Jérusalem. Ca va me coûter beaucoup de faire autre chose de ma vie. Je suis terriblement sensible au stress du changement ; j'ai de nouveau des douleurs dans la poitrine. On ne pourrait parfois pas vivre sans certaines choses.


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Publié dans Jour après jour

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