Comme un samedi d'automne vers Naplouse

Publié le par Qalawun

Vendredi soir. Je jette l'éponge après le boulot et décide de poser un lapin à mon ancienne colocataire, la Flamande. Elle habite vers Nakhlaot, un vieux quartier juif de Jérusalem, sympa, en haut d'un petit immeuble d'où on voit l'ensemble du grand parc de la Knesset. Mais sa coloc m'a complètement "freaked me out" la dernière fois. Une sorte de Mila Jovovitch version Shining, muette, absente, flippante,a t'évitant du regard mais te faisant sentir qu'elle a à l'oeil tes moindres gestes. Bref, je n'ai aucune envie d'aller m'enfermer dans ce joli appartement de Nakhlaot et préfère rattraper le coup avec mon Israélien qui m'accuse de ne pas avoir passé de temps avec lui depuis plus d'une semaine.

Route-60-jerusalem-naplouse.jpgSur la route 60, avant Beit El, en direction de Naplouse, un mirador pour surveiller les collines.

Il est 21h45 et je vais le chercher chez lui. Il annonce la couleur, me disant à peine bonsoir et me sortant au bout d'une petite minute "I'm mad about you". Il m'en veut de le traiter comme un étranger, un vulgaire pote, un monsieur lambda. Moi qui ai pensé à tout, après qu'il m'eut répondu bien séchement au téléphone quelques heures auparavant, lui dis de suite : "Je veux une pause d'une semaine". Il accepte sans vraiment broncher.

Route-60-et-colonie.jpgToujours la route 60, au loin la belle ordonnance blanchâtre d'une colonie juive

Le Gula, bar sans lequel Jérusalem ne serait pas vraiment ma Jérusalem, nous accueille encore une fois. Une beuverie un peu moins accusée que les autres soirs. Il y a Levon l'Arménien qui rencontre un Américain trouvé je ne sais où. On est là pour faire le décor à son "date". L'Américain de Californie me fait un peu peur avec ses yeux qui, eux aussi, te regardent sans te regarder, te fuyant toujours. Je fume un joint avec les deux belles lesbiennes. Je redécouvre la nageuse israélienne "pas montée sur un frame de chat" comme dirait mon poto  québecois, elle me reparle de son "pays de merde, Israël". C'est intéressant. Je suis saoûl. Disons plutôt "comme il faut". Je le raccompagne chez lui, la pause prenant effet dès ce soir là.

attente-check-point-huwara.jpgL'attente devant Huwara, le check point, pour pouvoir rentrer dans Naplouse

Samedi, je me réveille seul dans le lit. Je me demande si je n'ai pas été trop dur la veille avec lui. J'ai besoin d'air. J'ai une énorme semaine de boulot et avec le sport je sais que je n'aurai pas de temps pour lui. J'ai besoin de réfléchir, de penser à moi, aux autres. Plus de naturel dans mon couple en cette mi-novembre. Laissons passer. En fait, il me manque depuis samedi.


huwara--entr--e-de-naplouse.jpgLe check point de Huwara, réputé être l'un des plus durs de Cisjordanie. A droite, derrière les grilles, une grosse centaine de Palestiniens s'entassent, attendant de pouvoir passer les contrôles.

Je me réveille donc seul, mais un gueuleton d'enfer nous attend pour le petit déjeuner, préparé par les colocataires. On s'envole pour Sébastia - Samaria, la ville deux fois détruite par Alexandre le Grand puis par un chef Macchabé en 108 avant JC. C'est Hérode qui la rebaptisera Sébastia, en l'honneur d'Auguste, l'empereur. Le site est dans le gouvernorat de Naplouse. C'est un gros village palestinien surmonté d'une acropole. On se perd pour y arriver, traversée de Naplouse la très peuplée, aux check points infernaux, traversée des collines habitées par les Palestiniens et les colons.

La cime des collines est prise d'assaut par les mobil homes des colons de Samarie. Exposées aux vents, au froid, mais assurées d'une position stratégique, les colonies sauvages ont occupé trop de terres palestiniennes. Jamais démantelée par l'Etat d'Israël, elles croissent éhontement dans les zones B et C de la Cisjordanie. Seule Homesh a été démantelée avec deux autres "outposts", pour plus d'une centaine créées. Routes entières interdites aux Palestiniens pour assurer la sécurité de ces envahisseurs bibliques. Car c'est à l'aune des prophéties et des promesses bibliques qu'il faut juger l'installation des juifs sur les terres de Judée et de Samarie ; pas à l'aune du droit international, des résolutions de l'ONU et de la logique humaine, m'a-t-on sussuré il y a quelques jours. Je sais, je sais.

Muqataa-Naplouse-2.jpgUne pelleteuse rase les restes de la Mouqataa de Naplouse, détruite par un raid aérien israélien lors de l'opération Rempart

D'un temple sans doute à Jupiter, on aperçoit la colonie juive d'où des cris d'enfants sortant de l'école montent jusqu'à nous. Une belle route dessert la colonie aux maisons bien rangées et bien éclairées. A l'entrée de Sébastia, un terrain vague où jouent les enfants des Palestiniens, au foot. Ils doivent s'entendrent dans le silence du crépuscule. Sebastia, l'antique capitale du royaume d'Israël, détruite en -721 par Sargon et ses troupes, devraient revenir au peuple juif ? Quelle valeur a l'histoire ? Un fait remontant à 2728 années peut-il prévaloir aujourd'hui ? Peut-on revendiquer une terre après 2728 années ? Un occupation qui dure depuis 40 ans peut-elle prévaloir aujourd'hui ? Peut-on légitimement revendiquer une terre après 40 ans d'occupation, 40 ans de mise en valeur de cette terre, avec en corollaire 40 ans d'un travail de sape, d'une destructuration, d'un découpage acharné de la Cisjordanie, de la "Judée - Samarie", d'une terre habitée par des autochtones. Quelle valeur donner à l'Histoire? Après tout, laissons donc Israël installer ses colons dans des territoires qu'une majorité juive quitta durant des milliers d'années. Laissons passer quelques années, 30 ou 50 suffiront à entériner ce dont tout le monde finira par se foutre dès l'échec des prochains efforts de paix. D'ici quelques années, un grand Israël aura vu le jour. Anticipons, anticipons. Des Palestiniens casés comme des lapins dans le Bantoustan - clapier qui leur est d'ores et déjà attribué. Des poches de population sans lien entre elles, des Palestiniens interdits de sortie pour garantir la sécurité des nouveaux maîtres de la terre. C'est déjà là, sous notre nez.

Pr--t-deBzariyeh.jpgLes collines autour de Sébastia, la Cisjordanie au coucher du soleil

Naplouse et Huwara, son garrot. Un des quatre goulets qui étranglent la ville. Y passent femmes, enfants, vieillards. Peu de jeunes car ils n'obtiennent que très peu souvent le permis les autorisant à sortir. Naplouse revit ses derniers jours, à l'occasion d'un plan sécuritaire nouveau visant à faire régner l'ordre, la justice et le droit dans les quartiers de la ville la plus peuplée de Cisjordanie. C'est sans compter sur les incursions israéliennes incessantes qui viennent faire sauter dans la ville un ou deux immeubles de temps en temps. De quoi décrédibiliser tout effort de l'Autorité Palestinienne dans sa lutte pour imposer un semblant d'ordre. Une pelleteuse s'acharne à effacer les traces du raid israélien sur la Mouqataa de Naplouse, en 2002. A l'entrée de la ville, la bâtisse réduite à l'état de gravats, le signe était fort. Tant de l'omniprésence militaire israélienne que de l'état de siège permanent et des difficultés d'une vie quotidienne marquée par la guerre.

Colonie-pr--s-de-Sebastia8.jpg
La plus proche des collonies autour de Sébastia, des champs d'oliviers, des colonnes antiques, et ça.

On rentre. Tapuakh, Ariel, Beit El. Autant de noms qui écorchent nos oreilles de gens biens. Autant de colonies immenses qui auront peu de chance d'être démantelées et ce même au titre d'un accord entre Israël et l'Autorité palestinienne. Le de facto a gagné, la "réalité sur le terrain" est maître de la situation. Ici, c'est la loi du plus fort...

Nous----S--bastia.jpgNous, le soir
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Publié dans Découverte

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R
Heureux de constater que tu as retenu l'essentiel de tes cours de quebecois ;) Merci Estelle pour cette lecon dans le souq du Caire !
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