An Islamic cocktail
Tout le petit gratin des arts islamiques est réuni à la School of Oriental and African Studies (SOAS) pendant trois jours pour un série de conférences sur l'art mamelouk. Evidemment, ça ne botte pas tout le monde mais c'est un grand événement dans le milieu. Le dernier colloque sur le même sujet, c'était en 1981 à Washington. Voilà. Donc, tout le gratin est là: moi, bien entendu, et mes collègues, la "competition" (métaphore pour désigner Sy's), les conservateurs des grands musées du monde, les chercheurs à la pointe du sujet et les éternelles alouettes londoniennes qui ont dû publier un article une fois - avant 1981 - et sont toujours de ces réunions à SOAS ou à la Royal Asiatic Society, plus pour le cocktail que le contenu de la conférence. Vieux monsieurs d'un autre siècle, vieilles Anglaises fleuries au parler chevrotant, emmerdeurs de premier ordre ou étudiants fauchés. Le sujet peu donc paraître obscur mais il y a toujours du monde. D'aucun diront que c'est là le miracle londonien qui s'opère: une société de gens passionés, aux origines et parcours aussi variés qu'intéressants, toujours à l'avant-garde, curieux et participatifs.
Hier soir donc, le cocktail d'ouverture de la conférence. Le mécène de l'événement, Khalili, propriétaire de la collection du même nom et milliardaire, était là. A jolly guy, plutôt sympathique, le teint hâlé (c'est un juif iranien), les cheveux gominés peignés en arrière, les lunettes en écaille profilées sur son agréable visage de vieux beau, classieux. Classe, même. Il finance une partie des activités de SOAS et l'amphithéâtre où se déroulent les conférences porte son nom. Discours inaugural donné par le conservateur de sa collection, un Anglais aussi vieux que Mathusalem. Une naissance probablement pré-Première guerre mondiale, ne finissant pas ses phrases. Qu'il les finisse ne leurs donnait pas plus de sens d'ailleurs. J'ai voulu mettre ça sur ma compréhension moins facile de son accent victorien; mais non, ma collègue elle aussi y perdait son arabe. Peu importe, Monsieur, votre discours était douloureux. Tellement que la fraîche conservatrice du musée du Louvre en arrêtait pas de souffler, se retourner, de piaffer et de m'attraper le bras vers la fin de la séance pour me dire: "J'espère que nous n'étions pas aussi ennuyeux!" (c'était mon professeur à l'école du Louvre il y a quelques années). Je lui ai répondu que je ne portais pas de jugements de valeur avant de me retourner vers ma collègue pour lui glisser à l'oreille un "she's a pest". Mais on l'aime bien quand même.

Revenons au cocktail. Il y a du vin, c'est bien. Des tout petit petit-fours. Des catalogues de la collection Khalili sont offerts - une version en anglais et une version en arabe. Je discute avec une connaissance qui en prend deux pour ses cadeaux de Noël. Il faut dire que c'est près de 250 pages avec illustrations couleurs et jolie couverture bleue et or. Au moins 30 ou 40 pounds dans toutes les bonnes librairies. On (ma collègue et moi) évolue dans la foule un peu compacte. Vite un verre à la main. Le spécialiste de Sy's fait attention à bien nous éviter. Depuis la loi antitrust, on a pas vraiment le droit de se parler. Mais la politesse veut qu'on se salue quand même - lorsqu'on est obligé. Puis c'est toujours drôle parce qu'on dirait que ça leur arrache la gueule de nous dire bonjour. Ce qui donne des moments à peu près toujours horribles. Il nous évite donc une première fois, pas vraiment élégamment, tournant le dos devant nous. Un peu plus tard, il réapparait parlant à une vieille dame qui nous reconnaît et a la bonne idée de s'approcher pour nous saluer. Pris au piège de la vieille dame, il est obligé de se rendre à l'évidence: nous sommes là. C'était le début d'un court mais pénible moment. Le genre de moments qui semblent durer une éternité. Moi, avec le bruit du cocktail, je n'entendais rien de ce qu'il disait. La vieille dame ne faisait aucun effort nous plus pour être audible. On attaque en premier, lui sortant un "congratulations for your catalogue" qu'il n'entend pas ! Ils ont d'ailleurs un catalogue plutôt moyen pour cette vente. Deux minutes plus tard, il nous sort un "congratulations for your catalogue" auquel ma collègue répond un "thank you, and you" absolument dénué de conviction. Moi, je n'ai pas dit un mot, ne sachant pas quoi dire. J'ai juste fait en sorte de vider mon verre un peu vite pour aller me resservir. Et au moment de dire au revoir, il n'entend pas notre good bye - ou fait mine de ne pas l'entendre. Bref. Je discute à droite à gauche. Une étudiante bavarde. Une consultante irakienne. Un bel hétéro chercheur au Caire qui me fait des sourires. Mon ancienne prof. Le collectionneur milliardaire. Les bouts de halloumi qui sont froids et difficiles à mâcher. Le cocktail se vide assez vite. Le bel hétéro m'échappe rapidement, invité au dîner des speakers - il donne une lecture samedi matin sur les différentes fonctions de la mosquée mamelouke.
Retour à la maison, un peu saoûl après deux verres de vin et pratiquement rien à manger. En retournant à SOAS aujourd'hui, je me rends compte que le collectionneur a son buste en bronze à l'entrée de l'amphithéâtre. Je trouve que ça fait mégalo d'avoir un buste de soi quand on est encore vivant. Une extraordinaire lecture sur la datation des lampes de mosquée émaillées. J'achète deux livres à la librairie, dont l'Orientalisme d'Edward Saïd que je n'ai jamais lu (honte à moi). Me revoilà à la maison. Je regarde Alone in the Wild, une télé-réalité sur un mec complètement seul largué au milieu du Yukon sans rien pendant 3 mois. Du Koh Lantah sans le soleil, les connasses et Denis Brogniart. Il ne réussira à survivre que 6 semaines avant de déclencher sa balise de secours. Il pleurait tout le temps, parlait aux insectes et pour seule viande à bouffer en six semaines n'avait trouvé que deux porcs-épics. Il avait surtout un rythme cardiaque descendu en dessous de 30 bpm. L'émission s'achève sur des paroles plutôt belles, en fait. The wild doesn't care if you're hungry. The wild doesn't care if you're alone. The wild doesn't care if you're here. It's just the wild. The wild. Les trois émissions qu'ils ont pu tirer des six semaines étaient d'ailleurs assez terrifiantes. Les jolis lacs et les jolis sapins, les karibus et les papillons ça va un instant. C'était plutôt Blair Witch au Yukon.

Hier soir donc, le cocktail d'ouverture de la conférence. Le mécène de l'événement, Khalili, propriétaire de la collection du même nom et milliardaire, était là. A jolly guy, plutôt sympathique, le teint hâlé (c'est un juif iranien), les cheveux gominés peignés en arrière, les lunettes en écaille profilées sur son agréable visage de vieux beau, classieux. Classe, même. Il finance une partie des activités de SOAS et l'amphithéâtre où se déroulent les conférences porte son nom. Discours inaugural donné par le conservateur de sa collection, un Anglais aussi vieux que Mathusalem. Une naissance probablement pré-Première guerre mondiale, ne finissant pas ses phrases. Qu'il les finisse ne leurs donnait pas plus de sens d'ailleurs. J'ai voulu mettre ça sur ma compréhension moins facile de son accent victorien; mais non, ma collègue elle aussi y perdait son arabe. Peu importe, Monsieur, votre discours était douloureux. Tellement que la fraîche conservatrice du musée du Louvre en arrêtait pas de souffler, se retourner, de piaffer et de m'attraper le bras vers la fin de la séance pour me dire: "J'espère que nous n'étions pas aussi ennuyeux!" (c'était mon professeur à l'école du Louvre il y a quelques années). Je lui ai répondu que je ne portais pas de jugements de valeur avant de me retourner vers ma collègue pour lui glisser à l'oreille un "she's a pest". Mais on l'aime bien quand même.

Revenons au cocktail. Il y a du vin, c'est bien. Des tout petit petit-fours. Des catalogues de la collection Khalili sont offerts - une version en anglais et une version en arabe. Je discute avec une connaissance qui en prend deux pour ses cadeaux de Noël. Il faut dire que c'est près de 250 pages avec illustrations couleurs et jolie couverture bleue et or. Au moins 30 ou 40 pounds dans toutes les bonnes librairies. On (ma collègue et moi) évolue dans la foule un peu compacte. Vite un verre à la main. Le spécialiste de Sy's fait attention à bien nous éviter. Depuis la loi antitrust, on a pas vraiment le droit de se parler. Mais la politesse veut qu'on se salue quand même - lorsqu'on est obligé. Puis c'est toujours drôle parce qu'on dirait que ça leur arrache la gueule de nous dire bonjour. Ce qui donne des moments à peu près toujours horribles. Il nous évite donc une première fois, pas vraiment élégamment, tournant le dos devant nous. Un peu plus tard, il réapparait parlant à une vieille dame qui nous reconnaît et a la bonne idée de s'approcher pour nous saluer. Pris au piège de la vieille dame, il est obligé de se rendre à l'évidence: nous sommes là. C'était le début d'un court mais pénible moment. Le genre de moments qui semblent durer une éternité. Moi, avec le bruit du cocktail, je n'entendais rien de ce qu'il disait. La vieille dame ne faisait aucun effort nous plus pour être audible. On attaque en premier, lui sortant un "congratulations for your catalogue" qu'il n'entend pas ! Ils ont d'ailleurs un catalogue plutôt moyen pour cette vente. Deux minutes plus tard, il nous sort un "congratulations for your catalogue" auquel ma collègue répond un "thank you, and you" absolument dénué de conviction. Moi, je n'ai pas dit un mot, ne sachant pas quoi dire. J'ai juste fait en sorte de vider mon verre un peu vite pour aller me resservir. Et au moment de dire au revoir, il n'entend pas notre good bye - ou fait mine de ne pas l'entendre. Bref. Je discute à droite à gauche. Une étudiante bavarde. Une consultante irakienne. Un bel hétéro chercheur au Caire qui me fait des sourires. Mon ancienne prof. Le collectionneur milliardaire. Les bouts de halloumi qui sont froids et difficiles à mâcher. Le cocktail se vide assez vite. Le bel hétéro m'échappe rapidement, invité au dîner des speakers - il donne une lecture samedi matin sur les différentes fonctions de la mosquée mamelouke.
Retour à la maison, un peu saoûl après deux verres de vin et pratiquement rien à manger. En retournant à SOAS aujourd'hui, je me rends compte que le collectionneur a son buste en bronze à l'entrée de l'amphithéâtre. Je trouve que ça fait mégalo d'avoir un buste de soi quand on est encore vivant. Une extraordinaire lecture sur la datation des lampes de mosquée émaillées. J'achète deux livres à la librairie, dont l'Orientalisme d'Edward Saïd que je n'ai jamais lu (honte à moi). Me revoilà à la maison. Je regarde Alone in the Wild, une télé-réalité sur un mec complètement seul largué au milieu du Yukon sans rien pendant 3 mois. Du Koh Lantah sans le soleil, les connasses et Denis Brogniart. Il ne réussira à survivre que 6 semaines avant de déclencher sa balise de secours. Il pleurait tout le temps, parlait aux insectes et pour seule viande à bouffer en six semaines n'avait trouvé que deux porcs-épics. Il avait surtout un rythme cardiaque descendu en dessous de 30 bpm. L'émission s'achève sur des paroles plutôt belles, en fait. The wild doesn't care if you're hungry. The wild doesn't care if you're alone. The wild doesn't care if you're here. It's just the wild. The wild. Les trois émissions qu'ils ont pu tirer des six semaines étaient d'ailleurs assez terrifiantes. Les jolis lacs et les jolis sapins, les karibus et les papillons ça va un instant. C'était plutôt Blair Witch au Yukon.

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