Dans tous ses états

Publié le par Qalawun

Je dors rue Lafayette. Un appartement gentiment prêté par un copain parti vers le Grand Nord. Il y a quelques années, j'avais dormi à l'hôtel à deux pas; un Ibis moche pour une nuit qui était alors celle de ma première infidélité. Difficile de passer devant sans me souvenir. La chambre sur la rue bruyante, la nuit pluvieuse, ma R5 verte garée dans la rue de derrière. Plus d'un mois sans écrire. Il a fallu un moment de solitude là, dans cet appart de la rue Lafayette, pour qu'enfin je me force à taper quelques lignes. Sans grande conviction. Pourtant. Un mois et demi de travail acharné puis des vacances trop attendues. En famille, au moins au début. Sans mon Israélien. Une grand-mère adorable et fatiguée. Une cousine désormais parisienne et son beau copain en quête de son identité libanaise. Mon père, en forme. Ma belle-mère, égale. Tous deux sont à la veille d'un départ pour une lointaine capitale tropicale. Kinshasa et les eaux tumulteuses du grand Congo pour trois ans. Kinshasa grise et verte, gris-vert ou vert-de-gris, qui sait? La Salonga à Noël ? On verra. C'est la seconde plus grande forêt immergée du monde. Mais où est la première ?

Une étude de Chopin. Encore Chopin. Stop. Un prélude de Rachmnaninoff sur les forêts du Bandundu. Mon père et ma belle-mère prépareront leur départ, bientôt. Elle s'impatiente. Et lui ? Out of Africa est out. Adieu les vertes collines d'Afrique. La ville s'étale en bidonvilles. C'était mon premier voyage, en 1991, ça ne sera pas mon dernier. J'irai me frotter au grand vert de cette Afrique fantastique et pourrie. Au plus tôt. A mon arrivée à Jérusalem, après un dîner à Ramallah, j'avais écrit un billet sur ce voyage au Zaïre.

Je revoyais avec plaisir mon ancienne collègue du Consulat Général il y a quelques jours. Mère et mariée. Ou plutôt l'inverse tant il est important pour une famille chrétienne de Bethléem - celle de son mari - qu'un couple s'unisse devant Dieu avant de s'adonner aux plaisirs coupables. Je les voyai donc elle, sa fille et son mari, dans un appartement aussi blanc qu'une maternité. On se boit une bière sur sa terrasse. C'est fou comme Paris est beau d'un douzième étage. Productrice de films. Son mari vient de réaliser leur premier. Le portrait d'un Palestinien à travers ses séances de psychanalyse. Après la longue expérience de l'incarcération dans les prisons israéliennes. Le Palestinien du film, l'ancien prisonnier, c'est aussi son mari dans la vraie vie. Je n'ai pas vu le film, je m'arrête donc là. On parle palestinien à la maison. J'avais oublié quel plaisir j'avais à écouter cette langue. Je bredouille quelques phrases. Tout s'en va. Moche. Il faut parler. Et si j'y allais, bientôt ? Les vieilles pierres, le froid des collines de Jérusalem ou le soleil d'hiver, particulier à la bas. Ca me manque.

J'étais mercredi à l'Institut du Monde Arabe pour voir l'exposition Palestine: La Création dans tous ses états. Quelques oeuvres intéressantes mais d'autres sans vraiment de force. Taysir Batniji, évidemment. Dont j'avais comme un con râté l'exposition Pères à Jérusalem (Pères comme papas, pas Peres comme Shimon). Il photographie les miradors israéliens, postés aux carrefours, aux checkpoints ou près du mur de séparation. Certains sont encore neufs et fraîchement construits. D'autres sont calcinés au pied desquels des tas de pneus ont été déposés pour brûler. Des Noir et blanc pénétrants, comme ceux de Rula Halawani, prof à l'université de Birzeit, la grande fac de Ramallah, qui elle aussi photographie le mur. Il faut dire qu'il est photogénique ce mur. Il y a la tente d'Emily Jacir, celle en grosse toile incolore des camps de réfugiés, brodée des noms des villages détruits ou évacués pendant la guerre de 1948. On y rentre pour s'isoler, du son, du monde, de la lumière, debout au milieu de tous ces noms, se recueillir. Il y aussi Mohammed al-Hawajri, dont les amis m'ont offert une grande toile ronde sur laquelle j'avais craqué lors de son expo à Gaza, présent ici avec deux vidéos. L'une intitulée Mulukhiya et l'autre Les enfants du feu. Dans Mulukhiya, une main de femme, épaisse, hache menu-menu un tas de feuille de mulukhiya pour préparer ce plat traditionnel du coin. La femme malaxe la pâte molle qu'elle attaque continuellement à la lame. Saisissant ? On ne sait pas vraiment si le mouvement est répété en boucle par le truchement de l'installation vidéo ou si son geste est étrangement répétitif. Une immense kuffiyah suspendue, faîte de ces liens de plastiques blancs ou noirs utilisés pour menotter les personnes contrôlées, arrêtées, suspectées de ci ou ça. L'un des symboles le plus fort de la lutte palestinienne, le keffieh, est une résille faite des instruments même de l'occupation. La lutte et son essentiel pendant, l'oppression. On monte sur la terrasse de l'IMA, respirer. On, c'est L. et moi. On s'assoit. Un café à six euros qu'on décide de ne pas prendre. Trop cher. Non ? Il y a des nuages. J'ai acheté un gros livre et c'est lourd. Je dine au Café, rue Tiquetonne. Des gens saouls à ma gauche. Fatigant. Je dîne avec un beau mec. Ce soir je dîne en face, au Lézard. A croire qu'il n'y a que peu d'endroits pour sortir à Paris. Au moins, c'est Montorgueil, ça change du Marais.

J'aurais dû poster ce billet il y a quelques jours, immédiatement après l'avoir écrit. Beaucoup de choses à raconter sans vraiment savoir comment les dire. J'écrirai demain.



Publicité

Publié dans Jour après jour

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
Y
Oui, ca fait plaisir ce retour sur la toile.Pour la plus grande forêt immergée (inondée), il me semble que c'est par ici : http://maps.google.fr/maps?hl=fr&client=firefox-a&q=mamiraua+brazil&ie=UTF8&sll=0.000000,0.000000&sspn=0.000000,0.000000&start=10&ll=19.228177,-39.814453&spn=50.741665,93.076172&t=h&z=4&iwloc=A&brcurrent=5,0,0
Répondre
S
Quel bonheur de te relire après ce long silence. On attend la suite de tes aventures.
Répondre