Rothko à la Tate Modern / Les meurtres

Publié le par Qalawun

"[...] a culture of quotation in a context of catastrophe."

Il est vers midi. Je finis de prendre mon petit-déjeuner. En décalé. Je me suis levé tôt pour aller faire les courses le long du métro aérien, au marché de Shepherd's Bush. J'aime cet endroit. On trouve les choses les plus cheaps du monde entier, des films de Bollywood aux boubous imprimés, des sacs chinois, de l'igname et de la banane plantain. J'ai quand même dépensé 35 pounds, entre l'huile de vaseline (pour le verrou) et les boîtes de haricots rouges (pour le chili con carne) de ce soir. Tout ce que je peux dire c'est qu'il y a énormément de Sikhs dans ce marché. Ils doivent tenir un bon tiers des échopes avec leurs moustaches de trois kilomètres et leurs turbans noirs noués sur la tête. Les deux seuls blanc-becs sont les poissonniers. Il y a deux poissonneries dans l'allée du marché. Le problème du marché c'est qu'on y croise aussi pas mal de Français. Et j'aime pas vraiment croiser des Français. Ca me met mal à l'aise, je ne sais pas pourquoi. Ils habitent le quartier ou bien viennent en touristes. Je reconnais que le coin a quelque chose de pittoresque avec les Paki, les Sikhs, les Jamaïcains, les Polonais, les quelques Anglais, les rouleaux de tissus fluos, les étals de hijabs et les baskets chinoises. Tout ça est d'ailleurs assez bien décrit dans les bouquins de Hanif Kureishi que ma grande copine blonde m'a fait découvrir (c'est le roman sur le psychanalyste que j'évoquerai plus bas). Enfin, le marché est à la couleur de Londres: gris. C'est la couleur qu'on obtient en les additionant toutes. Tout le monde a d'ailleurs l'air de cohabiter assez pacifiquement; ces couches sociales de couleurs différentes -noire, jaune, café-au-lait, blanche, sans rentrer dans plus de détails sur les différents phénotypes...-, superposées mais qui sont finalement assez hermétiques l'une à l'autre - voire totalement imperméables. Je crois que le mot anglais "patchwork" est parfait ou, mieux, l'expression "melting pot", pour décrire les gens qu'on croise dans ce marché. On comprend mieux ici qu'à Paris ce qu'est un environnement mélangé. Ce n'est d'ailleurs pas pour rien que c'est une expression anglo-saxonne.

Trou temporel de quelques heures.

Rothko à la Tate Modern. Du monde, du monde. Dans le magnifique espace intérieur, un texte qui explique les oeuvres qui occupent un tiers du volume de la monumentale structure. En 2058, il pleuvra tant que les sculptures urbaines commenceront à croître de manière incontrôlable. Il faudra les abriter pour éviter leur monstrueuse croissance (lire plus bas l'essai de Dominique Gonzalez-Foerster). Là, l'araignée de Louise Bourgeois - "Maman", sa mère, a-t-elle dit - du haut de ses quelque 15 mètres, laisse passer les visiteurs entre ses pattes, suspendant un immonde sac d'oeufs au-dessus de leurs têtes. Une centaine de lits superposés de métal, jaunes et bleus, sont là pour les réfugiés de la pluie. Une vacarme de trombes d'eau est diffusé au milieu d'autres sculptures démesurées. On file vers l'étage de Rothko. Le quatrième. Ce monde est désespérant. Exaspérant. Peu importe, c'est désormais le prix à payer pour voir ces expositions "à succès" des grands musées du monde. Je lisais un papier sur Picasso et les Maîtres au Grand Palais, c'est affreux dirait-on. Toutes les préventes ont été vendues et il faut faire la queue plusieurs heures pour espérer entrer. Je m'interroge sur la possibilité d'apprécier l'expo au milieu de tant de monde. Heureusement, la plupart des oeuvres de Mark Rothko sont des tableaux de grands formats. Exposés un peu trop haut. Je regrette l'accrochage de l'exposition Bacon de la Tate Britain où les oeuvres à ras le sol avaient littéralement le pouvoir de vous aspirer dans leur monde noirâtre, sanguinolent. Là, elles sont exposées un peu trop haut, je sais je l'ai déjà dit (découvrez par vous-même).

Exposition Rothko à la Tate Modern, Room 2

La série réalisée en 1959 pour l'immeuble Seagram de New York est extraordinaire (c'est celle qu'on voit sur l'illustration au dessus). Sur la trentaine de tableaux originellement créés pour le restaurant du Four Seasons, une quinzaine est suspendue, là. Suspendue dans le temps et l'espace, une sorte de gigantesque parenthèse que les visiteurs répandus dans l'immense salle, vautrés sur les quelques bancs et pendus aux écouteurs de leurs audioguides parviennent à peine à troubler. Une peinture qui ne se livre pas au premier regard. Il faudrait l'accompagner d'une sorte de son sourd, lointain, un bourdonnement. Oui, c'est probablement un bourdonnement qui irait le mieux. Un bruit primaire, primal, originel. Une chance qu'Adam de Barnett Newmann soit accroché un étage plus pas, pour comprendre un peu mieux cette histoire de résonance des lignes et des espaces peints. La matière des tableaux, les filaments s'échappant des frontières colorées, la profonde matité des fonds, cette peinture pourrait s'évaporer, ou tomber en poussière, quasiment pulvérulente, et vous emporter avec elle. A sa proximité on se sent tomber, happé, vibrant (c'est fou, on peu mettre un infinitif, un participe passé et un gérondif après "se sentir"). Un homme reste prostré devant un rouge sur fond bourgogne. Je me dis que c'est parfois ridicule, de rester planter là pour voir un carré rouge sur un rectangle bordeaux. Mais après tout. L'exposition n'est pas très grande mais cumule un nombre impressionnant de toiles et d'oeuvres sur papier.

Barnett Newmann, Adam, 1951-52
London, Tate Modern


La plupart des oeuvres sont des séries sombres, des noirs crayeux et des gris de surfaces lunaires. J'ai l'impression de me retrouver dans le cauchemard de la veille. C'est la deuxième fois que je rêve que je tue quelqu'un avec un couteau ou quelque chose de tranchant. Une fois dans une cuisine, tapi dans l'ombre, j'attendais ma proie, mon geôlier (j'étais retenu dans cette cuisine, attaché au radiateur). Le couteau est allé droit entre la gorge et la clavicule. La seconde fois après une course poursuite où moi-même risquait de me faire tuer. je ne me souviens plus vraiment des détails mais bien de l'issue. Heureusement, je n'ai jamais eu à cacher les corps, à avouer quoi que ce soit, tout ça s'est fait de la façon la plus naturelle. Au prix d'un relatif malaise le lendemain tout de même. Surtout que je ne me souviens pas des rêves au réveil, mais plusieurs heures plus tard, au milieu de la journée. C'est le roman sur la vie d'un psychanalyste londonien qui doit faire remonter tout ça. Peu importe. Rien de bien grave à en croire les nombreux forums d'interprétation des rêves.

Chili con carne.

J'ai faim. Hier, j'ai "démonté" le sapin fâné. Le camion poubelle l'a emporté ce matin, avec tous les autres de la rue. C'est fini. Comme titrent les journaux, la douce période de noël est terminée. La crise est là. J'angoisse un peu, vu que mon secteur est bien touché. J'espère survivre aux prochains mois. Ca devrait normalement être bon.

OCTOBER 2058 - TATE MODERN - LONDON


It rains incessantly in London – not a day, not an hour without rain, a deluge that has now lasted for years and changed the way people travel, their clothes, leisure activities, imagination and desires. They dream about infinitely dry deserts.

This continual watering has had a strange effect on urban sculptures. As well as erosion and rust, they have started to grow like giant, thirsty tropical plants, to become even more monumental. In order to hold this organic growth in check, it has been decided to store them in the Turbine Hall, surrounded by hundreds of bunks that shelter – day and night – refugees from the rain.

A giant screen shows a strange film, which seems to be as much experimental cinema as science fiction. Fragments of Solaris, Fahrenheit 451 and Planet of the Apes are mixed with more abstract sequences such as Johanna Vaude's L'Oeil Sauvage but also images from Chris Marker's La Jetée. Could this possibly be the last film?

On the beds are books saved from the damp and treated to prevent the pages going mouldy and disintegrating. On every bunk there is at least one book, such as JG Ballard's The Drowned World, Jeff Noon's Vurt, Philip K Dick's The Man in the High Castle, but also Jorge Luis Borges's Ficciones and Roberto Bolaño's 2666.

On one of the beds, hidden among the giant sculptures, a lonely radio plays what sounds like distressed 1958 bossa nova. The mass bedding, the books, images, works of art and music produce a strange effect reminiscent of a Jean-Luc Godard film, a culture of quotation in a context of catastrophe.

In the shelter, the prone figures are reminiscent of Henry Moore's 'shelter drawings', while his sculpture for sheep stands next to a giant apple core by Claes Oldenburg and Coosje van Bruggen. Museums have been closed for years because of water seepages and the high level of humidity. In the huge collective shelter that the Turbine Hall has become, a fantastical and heterogeneous montage develops, including sculpture, literature, music, cinema, sleeping figures and drops of rain.


Dominique Gonzalez-Foerster


 
Publicité

Publié dans Jour après jour

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
Q
Tu as tout a fait raison pour "se sentir" j'y ai réfléchi à nouveau dans la nuit et tout ne colle pas si bien...
Répondre
P
Je me suis interrogé un moment, mais après réflexion, je pense pas que "se sentir" soit suivi de toutes les formes de verbes... L'infinitif, c'est évident... Le participe passé, c'est déjà plus discutable, car pour moi il ressemble ici plus à un attribut, mais admettons... en revanche, pour ton gérondif, en l'occurence il n'est qu'adjectif qualificatif... la preuve en est que tu aurais pu te sentir "vibrante", ce qui n'aurait pas été possible au gérondif... Enfin, je dis ça, je dis rien... :pHa, et puis il faut vraiment que tu mettes une photo de l'arraignée, parce que je me demandais de quoi tu parlais... jusqu'à ce que je tombe dessus!
Répondre