Boxing day
Dans la folie de Boxing day, les soldes d'après noël, je n'ai rien acheté. Las d'une longue journée de marche dans les rues de West End, à lutter contre les nuées de touristes et d'Anglais repus, remonter les flots à contre-courant et s'arrêter là où l'on peut pour attendre la suite de sa famille, nous terminons le soir au restaurant syrien de mon quartier. Nancy Agram, comme dans tous les restaus arabes populaires, s'égosille une fois passé la double-porte de l'entrée. Il fait froid. Très froid. Le restaurant est plein à craquer. Il faut dire que c'est à peu près le seul du quartier à être ouvert pendant ce pont de noël. Des familles avec des filles voilées, des hommes barbus, des mioches qui courent entre les tables. A la couleur de peau je dirais une famille somalienne ou éthiopienne. Cette belle peau d'ambre me rappelle les Felachas d'Ethiopie qui peuplent les recoins pauvres de l'Etat d'Israël. Ceux-là sont musulmans plutôt que d'être juifs. Il y toujours plus de serveurs qu'il n'en faudrait dans les restaurants arabes. Le patron affairé et obséquieux, parle français. On mange. Des mois que je n'avais pas mangé metabbal, humus et baba ghanouj. Un kebab à la mode aleppine et une knafeh en dessert. Ca me manquait. Beaucoup. Les goûts te ramènent les souvenirs à la figure comme une claque. Les knafeh de Naplouse, ramenés à Jérusalem par ma colocaire lors de ces excursions là-bas. Les plats de humus et d'oignons crus de la boutique de falafel au dessus des épiceries chrétiennes de Sheikh Jarrah. Si je t'oublie jamais, Ô Jérusalem, que ma main droite m'oublie. Mes parents aiment, mon Israélien aussi. Même s'il a toujours la critique facile quand il s'agit de s'assoir dans un restaurant arabe.

Ma belle-mère s'évertue à lui parler en français. Comme elle insistait pour parler en français aux vendeuses de Regent street ; "Elles n'ont qu'à comprendre le français !" ajoutait-elle. Il faut dire qu'elle ne parle presque pas un mot d'anglais. Et lui ne parle que très peu le français (mea culpa). Ce qui donne des situations assez drôles pleines de regards intrigués, étonnés, désemparés, d'appels à l'aide que je traduise. Mais c'est finalement assez agréable. Les deux ont envie de se parler. C'est beau le dialogue des cultures. Ma belle-mère est bavarde ce jour-là, s'interroge sur l'état de fatigue de mon Israélien, la gastronomie israélienne et la température des étés d'Israël. Les deux s'aiment bien, je crois. Le dîner se passe. Nous partons après que Nancy Agram est remplacée par un chant de noël. Qu'est-ce qu'il vient foutre là, ce chant, au restaurant Abu Said ? Il n'y a pas d'alcool dans ce restaurant. Quelle bêtise alors qu'on trouve de l'arak dans tous les bons restaurants de Damas. Ah, les réflexes exagérés des minorités. Comme le zèle des nouveaux convertis. Stupidité. Mais ça, le chant de noël, on se le tape. On rejoint la maison. Mon père traîne la patte. Ma belle-mère, beaucoup plus jeune, aussi. Mon Israélien part travailler. Il est 22 heures et j'ai la nuit pour moi. La nuit pour redécouvrir Shéhérazade de Rimsky-Korsakov. J'ai acheté une douzaine de cédés à mon père mon noël que je me suis empressé de copier. Une aubaine.
L'arbre était plein de cadeaux. Voulant tout bien faire, nous avons acheté, acheté, acheté pour noël. De beaux cadeaux sous notre arbre sec au vert fâné. Je crois que sa montre lui plait. J'ai reçu les plus belles cravates qu'on ne m'ait jamais offertes. On s'embrasse tous comme du bon pain. Le repas a été arrôsé. Une quantité fantasmagorique de bouffe. J'ai l'impression qu'on n'en mange pas la moitié. Et du pinard et du champagne, courageusement rapporté de France par mon père. Et des huîtres que je me tue à ouvrir. Mon Israélien mange sa douzaine, intéressé par le fruit de mer et riant à la vue de cette grosse morve qui se rétracte sous l'effet du jus de citron. C'était ses premières huîtres. Je range, fais la vaisselle. La vaisselle, je l'aurai beaucoup faite ces derniers jours. La dernière fois nous nous engueulions sur les tâches ménagères. Je crois qu'il ne se rend pas compte des quantités de vaisselle que je lave. Peu importe, c'est un couple. Je crois qu'on a passé le test. Je crois que ce couple homosexuel ne pose pas le moindre problème à mes parents. C'est étrange. C'est tant mieux. Je pourrais leur dire qu'il est enceinte qu'ils ne sembleraient pas si surpris.
Il fait froid, j'ai remis le chauffage. Un rayon de soleil pénètre le salon au moment où j'écris. Nous sommes samedi matin J'ai mon écharpe. Je suis seul, là. Il dort après une nuit de travail. J'ai changé Rimsky-Korsakov pour Chopin. J'hésite à m'acheter une paire de mocassins chez Brooks brothers, puisque dans la frénésie d'hier je n'ai rien acheté. Les grandes affiches SALE des magasins m'ont fatigué. J'étais trop occupé à faire le lien entre mon père, ma belle-mère et mon Israélien qui décidaient toujours de passer du temps dans différents magasins. On s'est donc retrouvés plus tard dans un bon restaurant asiatique où l'on fait table commune avec d'autres gens. Un groupe de trois pédés s'installe en face de nous. Ils ne sont pas beaux. Busaba Eathai, je crois. C'est bon. Wardour Street. On rentre. Je suis content que noël soit terminé. J'étais stressé. Que tout se passe bien. Mon Israélien était stressé. Que tout se passe bien. Le voir plus stressé que moi m'énervait. Là, c'est mieux.
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