La guêpe

Publié le par Qalawun

Une guêpe avait choisi de m'emmerder pendant que je mangeais mon grec. On passe au temps présent. Je mange donc mon grec assis sur la pelouse de Kensington Palace. C'est un jour comme dans une peinture. Le soleil brille, l'air est limpide, des gens sont assis sur la pelouse par petites grappes de trois ou quatre, des petits chiens se reniflent le cul. Ce sont vraiment des petits chiens à poils ras et longs, bruns ou blancs. Des couples se promènent avec bébé. Un homme et une femme, français, lui en chaussures bateau, bermuda et polo Polo Sport. Elle, une immense paire de lunette lui dévorant le visage, s'engueulent alors que bébé pleure. La guêpe a rameuté sa copine. Elles tournent autour de mon grec et finissent par se poser dans la barquette. Heureusement, j'ai fini de manger. Tellement voraces que j'en enferme une dans la boîte sans qu'elle s'en rende compte. C'est ce qui s'appelle se faire endormir. C'est con une guêpe. Idyllique donc. Harmonieux ce samedi après-midi. Avant la guêpe, avant le grec, les fesses juste posées dans l'herbe, l'air de Viens Mallika de l'opéra de Delibes, Lakmé, arrive dans mes oreilles. Ce sont ces petits moments de purs bonheurs qui font aimer les samedis ensoleillés d'automne. Je m'en veux d'avoir tué la guêpe, enfermée dans son sac. Il faut que je fasse attention à ne pas entamer mon karma.

Avec Richie, mon coloc chinois, on parlait de la Chine hier soir. On a (très) rapidement évoqué le problème de la censure au cinéma. Sans être une découverte pour moi, il me rappelait qu'aucun film critique sur le gouvernement chinois et la Chine ne pouvait être projeté dans les cinémas de sont pays. En revanche, des films attaquant les Etats-Unis ou les autres méchantes puissances occidentales ne rencontraient aucune sorte d'interdiction. Les scènes de nudité, de sexe a fortiori, semblent être aussi proscrites des écrans chinois. Sharon Stone a durement souffert de ses déclarations sur le "mauvais karma" de la Chine qui lui aurait valu son tremblement de terre. Richie me racontait que tous ses films ont été déprogramés et que les affiches Dior pour qui elle est l'une des égéries ont été décrochées.  Il me vantait la qualité des multiplex de la Chine, le bonheur d'être dans des salles qui sentent encore le neuf. "Everything is new in China" me lançait-il fièrement dans notre cuisine, entre sa soupe au choux et ma canette de 1664. Je l'aime bien. On doit aller à la Tate Modern ensemble. Là il est dans sa chambre. Il travaille. Il me dit que lorsqu'il dessine des vêtements, il s'inspire parfois des costumes de son pays. Ca doit pas être très bandant parce qu'un costume traditionnel c'est jamais joli. Non ? On a toujours l'air con dans un costume traditionnel. Regardez les bigoudènes et les alsaciennes. Enfin, je n'ai jamais rien vu de ce qu'il faisait. Il va bosser chez Dior à Paris à partir de novembre. C'est que ça doit marcher pour lui, un peu.

Ma longue balade m'a mené jusqu'à Kensington Olympia. J'ai attendu le bus là-bas après avoir acheté le Guardian. Je l'ai ouvert à l'étage du bus 28. Ma voisine, une dame d'une cinquantaine d'années, ne pouvait s'empêcher de lire les pages avec moi. C'est énervant mais je ne me sentais pas de lui faire une réflexion ni de la fusiller du regard. Puis comme je lisais un article sur Gaza et qu'elle semblait le lire aussi je me suis dit que c'était peut-être une femme bien. Je tourne les pages : le danger que représente l'ecstasy sous forme liquide, l'homme ordinaire qui au moins une fois par jour enfreint la loi, le Suisse de 49 ans qui vient de traverser la Manche déguisé en homme-avion digne d'un James Bond, une réflexion sur l'art contemporain. J'avais aimé cette phrase, retenue d'un de mes cours de l'Ecole du Louvre : "L'art contemporain passe de la modernité à la décrépitude sans s'arrêter par l'ancienneté". Je me souviens d'oeuvres d'art faites de paquets de Gitane assemblés par du scotch ou des tas de moules aglutinées. Vingt ans après leur création, ce type d'oeuvre à tout d'un rebus de dernier échelon.

Vendredi soir, en partant de mon bureau qui est au troisième étage, je me suis arrêté au premier où est situé la grande salle de vente. Dans les espaces d'exposition, les oeuvres qui seront vendus le 1er octobre pour la vente "Old Masters, 19th Century, Modern and Contemporary Prints" viennent d'être accrochés. Dans la perspective de l'escalier monumental, les quatre portrait de la Reine Elisabeth par Warhol, estimés entre 15 000 et 20 000 pounds chacun si ma mémoire est bonne. Les mêmes avec Mike Jagger, Mao et la reine Beatrix, de magnifiques Keith Haring et trois Damien Hirst à 7 000 pounds. Abordable ? Ce ne sont que des points plus ou moins colorés formant une sorte de rosace. C'est des litographies numérotées. C'est pour ce que c'est si "peu cher". Je suis seul dans ces grandes salles, c'est un bonheur. Le parquet craque sous mes chaussures, ça sent le vernis - les salles viennent d'être réaménagées. Je sors en sachant qu'il faudra que je me plaise ici.


Andy Warhol
Queen Elizabeth II, from Reigning Queens (cf. F. & S. II.B.334-337)
1985
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Publié dans Jour après jour

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D
Mon propos était sans esprit d'exclusive...............
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Q
N'est-ce pas le propre de tout art plutôt que du seul art contemporain ? Si toute oeuvre n'est pas forcément licencieuse, chacune parle à nos certitudes pour les remettre en question, nous faire bouger, nous questionne. Je suis sûr que même l'art qui n'est plus contemporain conserve les facultés que tu décris.
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D
L'esthétisme et le statut de ces oeuvres m'interrogent et c'est pour cela que j'aime l'art contemporain, parce qu'il garde une propension à me choquer, à bouleverser mes certitudes !
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