La septième aiguière

Publié le par Qalawun

Duke street descend en pente douce. Je vois la rue de ma fenêtre, les deux lignes jaunes qui au sol bordent les trottoirs me rappellent les films américains. Un flot de taxis s'écoule rapidement dans la rue. Une dame pressée en tailleur rouge croise un vélo qui descend. Il fait lourd ce soir. Lourd et gris. En sortant du boulot puis en passant au supermarché Tesco, je me suis rendu compte que les Anglais étaient de sortie. Des atroupements devant les pubs, sur le trottoir. Les cravates sont tombées mais les hommes sont toujours en costard. Des filles sont assises par terre, les pieds sur les lignes jaunes, dans le caniveau. Des pubs pittoresques, pourrait-on dire, du bois, des vieilles enseignes, des beaux zincs à l'intérieur et des Anglais parfois rougeaux. Du vert et du jaune, du métal doré, j'aime bien mais ça me donne pas envie d'aller boire une bière. Pas ce soir. Pas seul. J'ai déjà expliqué hier pourquoi. Puis en réalité, ça fait du bien d'être seul quelques jours. Je crois que ca ne m'est pas arrivé depuis longtemps.

En regardant des photos hier, je n'avais pas bien réalisé ce que j'avais sous les yeux. Entre les vases Gallé d'inspiration islamique, plus dorés et clinquants les uns que les autres, un verre blanc éclatant enchassé dans une monture d'or. Je ne fais pas attention puis je retombe dessus aujourd'hui. Je connais la forme, je connais la matière, je connais cet objet. Il n'y en a que six dans le monde, tous dans des collections européennes. Des aiguières  fabuleuses taillées dans des blocs de cristal de roche, il y a un millénaire, probablement dans l'Egypte des Fatimides. L'Histoire les a transportées jusqu'aux trésors des cathédrales occidentales. De ces six aiguières, elle est la septième. Bien qu'une ait été réduite en miette par un employé d'un musée de Florence il y a quelques années. Celle-ci est intacte. C'est la première qu'on découvre depuis 1862. Et cette petite chose unique a le merveilleux pouvoir de donner envie de travailler.

Sinon j'ai voulu ouvrir un compte à la banque aujourd'hui. J'ai été reçu par un immense Allemand. C'est pas encore fait, l'ouverture. Ils m'enquiquinent pour que je leur donne une adresse fixe. Ils veulent aussi savoir d'où je viens, quelle était mon adresse ces dernières années, une lettre de mon employeur, etc. Bref, je dois revenir demain dans ce grand hall froid sur Pall Mall. Tiens, ça me rappelle une marque de cigarette. L'effet solitude me ramène le goût de mes cigarettes, celles que je fumais l'année dernière. Voilà dix mois que je fais sans. Tu as gagné cette bataille mais tu n'as pas gagné la guerre... Je me persuade de ne pas fumer en me disant que je vis mieux sans. Une émission stupide de la BBC montrait tout à l'heure les dégats sur le corps d'un jeune homme de l'alcool, de la cigarette, de la malbouffe, etc. et lui assénait à la fin de l'émission son âge biologique supposé. Le jeune homme de 22 ans, avec sa vie de jeune homme de 22 ans, aurait en réalité 31 ans biologiques selon les experts de ce show. Il va sans dire que j'ai pas poursuivi pour leur second sujet, une jeune femme grosse et junkie. Ah, la belle Angleterre. Je sens que cet été comme les autres va passer sans que j'ai le temps d'y goûter. Puis il va être temps de contacter les amis d'amis et de chercher un appart sinon je vais me retrouver le bec dans l'eau à la fin août.
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Publié dans Découverte

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D
Je retire un mouchoir. je me mouche encore et frémis d'avoir toujours de la télé au fond de mon cerveau.
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