Sardines en boîte

Publié le par Qalawun

L'huile s'écoule lentement dans l'évier. J'ai ouvert une boîte de sardines. J'aime bien ces boîtes parce qu'elles ont un emballage qui rappelle les années soixante ou peut-être trente, je sais plus. Tout jaune avec un corsaire. Une fourchette et me voilà dans ma chambre, dévorant goulûment les quatre sardines de la boîte. J'en suis à mon deuxième petit verre de vodka. Je maudis ma décision d'avoir arrêté de fumer. Cinq jours entiers. C'est dur. J'ai fait 45 minutes de piscine tout à l'heure, dans le bassin du Tri Fitness de Ramallah. Je suis d'abord seul dans le grand bassin bleu. Il fait nuit depuis plus d'une heure. Il est sept heures. J'ai acheté des lunettes à l'entrée pour 45 shekels. Elles me vont. Je nage, suis la ligne bleue au fond de l'eau éclairée par dedans. Elle est froide. Nous sommes deux maintenant, un éphèbe trentennaire vient d'arriver. Entre deux brasses, pendant mon relevé de tête, j'ai l'impression qu'il me matte. Il faut dire que je suis la seule chose à regarder. Je regarde ses cuisses quand on se croise. Son entraîneur arrive. Jeux d'eau de Ravel dans mes oreilles.

Cette piscine, j'ai traversé tout Jérusalem pour y aller. J'avais la tête pleine. Pleine de Gaza que je raconterai demain. Pleine de mon Israélien qui sent venir la fin. Moi perpétuel insatisfait. Il me décrypte presque comme personne ne l'avait jamais fait. Avec des mots simples, des mots anglais puisqu'on parle anglais, des mots qui font mal, loin des psychologies habituelles de comptoirs, des mots qui vont en plein dans le mille. Je me dis que je suis prévisible, que j'ai beau cacher des choses, il les as déjà toutes senties. Je ne suis plus dedans, j'ai la tête ailleurs. Je n'ai plus envie de lui. Mais j'aime sa tendresse, son regard, sa tête, ses attentions. Tout ce que j'ai peur de perdre en disant "stop, on arrête là". Pas envie de le voir souffrir, pas envie d'être le salaud. Tout en me disant que rester dans cette situation intermédiaire, attentiste, qui me convient tout à fait, est bien pire que de dire les choses une fois pour toute. Mais j'ai pas envie de les dire, ces choses. J'ai envie qu'il me quitte. Immatûre m'a-t-on dit sur MSN il y a quelques instants. Je suis immatûre. Sois un homme fiston! Les sardines donnent mauvaise haleine. Il m'a dit qu'il était ma poupée. "I'm not your doll, I have feelings also". Que je le repoussais sans cesse, que j'étais muté dans mon silence et mes "laisse moi du temps". On doit partir avec ses amies en Jordanie, ce week end de l'Aïd. Ces dimanches après-midi qui vous rappellent le goût salé des larmes de crocodiles.

Je ne sais pas quoi faire. Retourner à la piscine, peut-être.
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Publié dans Jour après jour

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T
Je préfère le thon à l'huile d'olive.
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