Amours livresques et militaires

Publié le par Qalawun

J’ai fumé ma dernière cigarette devant un reportage d’Arte, sur les libraires. C’est beau un livre, je me disais devant un libraire moustachu et parisien. Grandes enseignes, grande distribution, choix sans discernement des éditeurs, autant d’écueils sur le chemin à l’air paisible du libraire de quartier. C’est un reportage qui donne envie de lire, envie de toucher du papier, envie de passer du temps dans une librairie, envie d’acheter, d’amasser, d’avoir une jolie bibliothèque. Je lisais une dépêche AFP sur les Anglais, qui avouent qu’ils ne lisent qu’un tiers des bouquins qu’ils achètent. La grande majorité ose l’aveu du « pour faire joli » dans une bibliothèque, un salon.


Moi je n’ai jamais beaucoup lu. J’en connais qui lisent des montagnes entières. J’aurais aimé être un dévoreur, monomane de l’envie de lire, me cultiver, voyager, réfléchir. Je me contente d’entre lignes, voire surtout d’entre livres. J’aime l’objet sans doute plus que ce qu’il raconte. Le toucher, le sentir, le ranger et le voir prendre la poussière pour pester contre ces appartements où prolifèrent les moutons gris. J’aime aussi les livres dédicacés, qu’on rouvre quelques années après. Deux noms, Georges et Jane. Parfois des phrases, je ne veux pas être tout pour toi, simplement, peut-être, l’homme avec qui tu aurais envie de vieillir. Ou des annotations sibyllines qui courent au gré des pages, je marche, inutile ou même un c’est emmerdant tombé là, sur une page avancée d’Anna Karénine. Je pensais avoir emporté avec moi Vendredi ou les limbes du Pacifique, annoté par ma mère, pour mon père, il y a beaucoup d’années, trente ? Il sera resté dans mes bibliothèques noires près du métro Jourdain, rue de Palestine.


Je ne lis que des rapports de l’ONU, des déclarations officielles et des articles de presse, passionnément chiants. Heureusement que je sélectionne les dépêches AFP insolites. Aujourd’hui, un Hongrois de 70 ans a échoué à son examen de permis de conduire après avoir conduit 45 ans sans permis. Un verre de Martell. Clin d’œil à mes Charentes. Ma piété filiale m’oblige souvent à des excès de chauvinisme. Mais c’est vrai que j’aime cette région et son « plus beau fleuve de France » ainsi décrit par François 1er.


D’ici trois semaines je ne pourrai plus prendre de vacances pendant deux mois m’a-t-on dit. Les hasards malheureux du calendrier. J’aurais quelques livres pour m’évader peut-être et aller lire dans les parcs de Jérusalem, au soleil, à draguer du coin de l’œil les militaires en treillis, protégé par mes pages. Vingt ans, le riffle en bandoulière, l’air bien trop innocent pour leur donner le bon Dieu. A confesser, ceux-là. Eux qui passent le week-end dans les bars de la ville après avoir menacé du fusil. On ne m’a jamais mis en joug. Des amis oui. Au bout d’un check point, à 20 mètres, le M16 a l’épaule. Sueurs froides, incompréhension puis haine. Ca fait peur. Le plus beau mec que j’ai vu ici était un militaire, agressif. Idolâtre sans attrition de l'uniforme, j’avoue. Damned ! Je sors avec un Israélien. Comme tous, un ancien militaire.

 

Théodore Géricault (1791-1824)
La Monomane de l'envie ou La Hyène de la Salpétrière, 1819-1820
Huile sur toile - 72 x 58 cm
Lyon, Musée des Beaux-Arts

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Publié dans Jour après jour

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Q
Nenni, j'avais jamais réfléchi à la chose, le g est venu tout seul Ce n'était pas à dessein même si ça aurait pu convenir.Merci
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T
"[...] mis en joue" (mais l'allusion au joug est peut être volontaire, je ne sais pas...).<br /> En tout cas merci pour cette petite fenêtre sur l'atmosphère d'une région dont je ne connais que la présentation forcément caricaturale du Vingt-Heure.
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