Rencontres du troisième type
Deux soirs que je passe à Ramallah. Avant-hier pour un squash, hier pour une soirée. Soirée sympathique, sorte d'adieux à l'un des frenchies qui s'en va pour le Liban. La soirée se passe, arrosée, enfumée, aux goûts du qat et de la vodka. Je joue sur la terrasse avec le laser d'un M16-plastique à 50 shekels. J'arrive à toucher les immeubles loin en face, je vois la trainée du laser dans l'air humide, je fais rentrer mon point rouge chez les gens, par les fenêtres. Je m'éclate. Ca pèle mais je regarde la nuit. En face, vers la Mouqataa, je vois les trainées de feu dans l'air. Des tirs. Le bruit n'arrive que longtemps après. Je rentre. On danse. Le qat fait son effet, j'ai oublié la fatigue de 21h. On rentre sur Jérusalem. Je conduis un break peugeot blanc, vieux, avec ma coloc et mes amis dedans. Il est presque 4h00 du matin. Ramallah toujours, dans une pente en centre-ville, on voit à 20 mètres devant nous dépasser deux immenses antennes radio. C'est une voiture, tous phares allumés. Jeep de l'armée, israélienne. Lourde, blindée, customisée. A peine le temps de dire "tiens, ces cons sont encore en train de faire une ptin d'incursion à Ramallah" qu'elle nous fonce dessus. Je suis forcé de braquer le volant sur la droite, en gueulant, pour tenter de l'éviter. Tout se fige ; stupéfaits. Toujours plein phare. La Jeep, stoppée à quelques centimètres du pare-choc finit par bouger. Elle vient se placer près de ma fenêtre. J'ai mis la capuche de mon sweet rouge, ça fait racaille. Mais je me dis que les critères ne sont pas les mêmes ici. Je baisse la vitre avec l'envie de gueuler un truc du genre "what the f*** are you doing ??" Ca fait rire mes potes : "quoi, tu veux leur demander s'ils sont perdus?" On n'est pas rassurés pour autant. Il y a, au milieu du grillage qui protège leur vitre, une petite lucarne. Je ne vois rien, qu'un carré noir. Mais j'imagine que le mec nous toise. De loin, il n'a pas du voir la plaque blanche - la protection de la Convention de Genève. La Jeep disparait aussi vite qu'elle a fondu sur nous. Avec ses deux immenses antennes courbes. En tous cas, ils maîtrisent l'arrestation forcée de véhicule. Bref, on continue. Brouillard de 4h00 du mat sur la route qui mène à Qalandiah, celle défoncée par le chars de l'opération Rempart, encore pas retapée deux ans après. On passe le checkpoint de Qalandiah. Ils nous emmerdent. Une des militaires ouvre la porte arrière sans demander. Outrage ! Ils veulent voir le coffre. C'est pourtant un break dans lequel on peut tout voir. Ils ont décidé de faire chier. Ils ouvrent le sac de mon pote. Ils ont froids, on fait la gueule, ils abusent, ils le savent. Et nous trop alcoolisés pour s'opposer de manière claire. On continue la route, d'abord le long du mur. A cause du brouillard je loupe la sortie pour Jérusalem. On se retrouve dans les colonies vers Gilo. C'est alors qu'une vision surréaliste se produit. Dans une pente, émergeant entre deux nappes de brouillard, un petit cube mouvant, lumineux, un homme en fauteuil roulant électrique, au milieu de la route, dévalant la pente en contresens. Il fait des zigzags. Je manque de l'écraser mais m'en vais sur la bretelle de droite. Il a la tête penchée, la bouche ouverte de Stephen Hawking, des petits phares à son fauteuil qu'il peut diriger d'une manette. C'est un colon suicidaire ? un échappé ? un abandonné ? Une rencontre du troisième type. Nan mais, croiser un mec en fauteuil, en sens inverse sur l'autoroute, dans le brouillard,à 4h15 du mat, et manquer de l'écraser, c'est atypique. Cela dit, après coup, je me demande s'il n'y a pas non assistance à personne en danger de notre part. Mais certains colons ont-ils besoin d'assistance ?
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