Etranger
Je disais donc dans mon dernier billet effacé que j’avais découvert une petite bonne femme qui chante très bien. Tout le monde doit déjà connaître Feist. Feist, c’est le nom de la fille. Quelque chose de doux, qui donne envie de prendre un bain avec une cigarette. Une voix entre Emily Simon et Norah Jones. Comme Charlotte Gainsbourg qui disait que sa musique s’écoutait au casque, celle-là aussi. J’ai oublié le mien au bureau, ce gros casque ridicule que je trimballe partout, mon coupeur du monde, mon isolateur, aussi gros qu’il m’éloigne du bruit des voitures et des autres, le temps d’un trajet. Déjà 48 heures sans mon ami le casque. Je l’ai remplacé par d’horribles écouteurs qui faisaient ma fierté il y a une dizaine d’années. Ceux avec une sorte de télécommande au milieu du fil. Bref, la musique est sympa, la journée sans clope a été dure. Je me suis baladé entre la porte d’Hérode et celle d’Or, en passant par le cimetière musulman qui s’étale le long des murailles, face au Mont des oliviers. Deux cimetières face à face. L’un musulman, l’autre juif, sur les pentes du mont. L’endroit est d’importance. S’y trouve la porte d’Or, celle de la Miséricorde. Pour les Juifs, c’est ici que le messie rentrera dans Jérusalem. Pour les Chrétiens, c’est par là qu’est rentré le Christ avant son calvaire. Pour les Musulmans, c’est par ici que passeront les justes. La porte est close depuis Soliman, qui voulait empêcher Elijah puis le messie de rentrer dans la ville. Wikipédia me l’apprend. Je serai toujours étonné de la simplicité d’accès à l’information. Trafiquée, subjective, erronée, partielle, partiale, et tutti quanti, mais tout de même information plus que désinformation. Multiplier les sources est la clé du problème. Je ne me suis pas encore penché sur le système wikipédia, sur lequel je n’ai de cesse pourtant de m’interroger. C’est tout moi. C’est participatif ? C’est ça ? Mais qui vérifie ? Bref, Elijah est le prophète qui aurait vécu au 9ème siècle avant notre Jésus et qui reviendra lever les morts. Avec sa trompette, j’imagine. Jolie promenade qui m’aura mené au Saint-Sépulcre, encore et toujours, pour voir une file de pèlerins – devrais-je dire touristes – attendre plus ou moins patiemment de rentrer dans le tombeau. J’aime l’endroit du calvaire, sorte de grotte en hauteur, à laquelle on accède par un étroit escalier. On passe sous un watch the head avant d’arriver face à d’étonnantes icônes. Comme de grands personnages de carton et d’or, la Vierge et saint Jean sont découpés autour du Christ en croix, lui aussi icône en sorte de ronde-bosse. Tout brille. Les touristes font du bruit, s’agenouillent sous l’autel pour embrasser le rocher. Pliés en quatre, il se succèdent pour faire bisous bisous à une pierre qui, on le sait bien, n’a rien à voir avec l’emplacement originel du calvaire. Le calvaire des protestants est situé bien loin de celui-ci. On trouve même dans le Saint-Sépulcre le rocher où Abraham voulu sacrifier son fils, Isaac. Je sors pour arriver porte de Jafa. J’achète du canson noir pour encadrer mes photos du Dôme et d’une colonnade de Karnak. Je sors mon rouleau de canson à la main, et la rue israélienne me paraît toujours autant étrangère. Je ne connais pas la langue – ou très peu, j’en suis à mon septième cours d’hébreu – je sais à peine lire, je n’ai pas l’habitude de voir des armes, je n’ai pas l’habitude de voir autant de religieux, donc une certaine uniformité dans la population. Connaissant les faits sur le terrain, traductions d’une politique orientée, j’ai fait un rapprochement dont je n’arrive pas à me détacher. J’ai constamment l’impression de vivre dans un pays d’aliens. Une société d’une autre classe, d’un autre monde, fonctionnant sur un autre mode, une société dans laquelle je suis projeté. J’y perçois de l’hostilité, un regard méfiant, une totale impossibilité d’intégration. La kippa de couleur, les franges du tzitzit, le pistolet à la ceinture, le jean, sont les traits caractéristiques de celui qui, en terre étrangère, plante son mobil home et le défend. Tous n’ont pas ces traits là. Occuper la terre, agrandir son trou sur les collines de ce qu’il appelle, lui, la Judée – Samarie, sont ses préoccupations. Nier, occuper, s’armer. L’Ouest de la ville est un voyage. Je crois à chaque instant que la jolie serveuse va enlever son masque et qu’apparaîtra, comme dans V, une horrible tête verte. Certains sont pourtant très beaux, certains sont pourtant très justes, d’autres captivants, gentils et d’extrême gauche. Mais l’impression générale est l’impression générale. Je n’y peux rien. J’étais à Har Homa vendredi. Une colonie sur une colline, entre Bethléem et Jérusalem. Elle est l’élément qui clôt la ceinture de colonies de l’Est de Jérusalem. Isolant ainsi la Jérusalem palestinienne, Est, de toute assise palestinienne, la coupant de tout contact avec Ramallah, Bethléem et Jéricho. La colline verte d’Abou Ghoneim, 60.000 pins, a été rasée après 1996, les accords d’Oslo bafoués, et Har Homa construite. En 10 ans, la ville-champignon s’est élevée. Des anneaux concentriques d’immeubles font plusieurs lignes de remparts tout autour de la colline. Ville modèle mais ville morne en ce jour d’hiver pluvieux. Les grues s’activent pour construire d’autres lots d’immeubles. Au loin, quelques kilomètres au sud, le mur de séparation serpente dans les collines. Bethléem, Beit Sahur, Beit Jala, sont encerclées au nord par cet immonde artifice. La pluie d’hiver n’adoucit pas le théâtre. Un café pris à Bethléem, après la traversée du terminal où, sur le mur, le ministère du tourisme israélien souhaite aux visiteurs que la paix les accompagne, en trois langues. Vous êtes caustique monsieur le Ministre… On fait nos courses d’alcool pour la cinquantaine de personnes qu’il y aura à notre fête du vendredi. Pas d’armes parmi tous les amis israéliens de ma coloc, heureusement, j’angoissais. C’était réussi je crois, une vraie mixité, une très bonne ambiance, beaucoup d’alcool (ce qui n’est pas un gage de réussite je le conçois), une veillée tardive et un hétéro qui me trouble décidément de plus en plus.