Lucifer en terre sainte

Publié le par Qalawun

Elle me regarde sans savoir si c'est du lard ou du cochon. Pour une Juive, c'est du pareil au même de toute façon. Sourire à moitié figé, mais sourire tout de même, les yeux écarquillés et une mine qui est celle de l'incompréhension, de l'étonnement. Elle ne me prend pas au sérieux. Je lui ai dit que j'habitais Jérusalem Est. Là, sous les tours de Tel Aviv, sur la plage du Sheraton, au milieu des transats, du sable et des limonades. Quoi ? Tu blagues ? Mais... tu... Enfin tu n'es pas juif ?? tu habites Jérusalem Est ? Mais... mais c'est dangereux. Tu es seul à habiter là bas ? Mais pourquoi ? Tu es forcé ? Mais enfin... Quoi ? tu as des collègues qui habitent Ramalleh et Bethléem ? Elle ne comprend pas. Visiblement. Elle ne sait pas à quoi ressemble l'Est de Jérusalem, là où je vis. Elle n'a aucune idée de la vie en Cisjordanie. Danger, intifada, caillasses, occupation, militaires et kalshnikov. Voilà pour elle le quotidien des fantômes palestiniens. Ils n'existent pas pour elle. Ce n'est pourtant pas volontaire. Mais Tel Aviv, les restaus japonais, les bars à pédés, la plage et les buildings, à 70 km de Jérusalem, la ville bigote, coupée en deux. Un autre monde. La plage est agréable. Je parle arabe lui dis-je, elle est sympathique. Mais elle ne pige pas, elle qui travaille en Israël depuis bien plus longtemps que moi. Une nuit au Sheraton Moriah avec mon Grigou arrivé les bras chargés de victuailles. L'Evita, près de la rue Montefiori, nous permet de voir quelques beaux mecs, sur une musique agréable. Je suis fatigué. Martini blanc au King David dans le salon 1930, entre la mafia russe et, au loin, la bar mitzva séfarade. Olives vertes et Jazz. On mange chez un Italien. Un cafard monte lentement le mur des toilettes lorsque je vais pisser. Son sac d'oeufs est près à être déposé. La lumière tamiséé sur les murs violets, le grésillement d'une lampe cachée dans le mur, l'odeur de fleurs chimiques mêlée à l'odeur âcre du pipi. Cette expérience des toilettes est intéressante. Je me sens dans un jeu vidéo. Masada ce week-end encore. Le Palais d'Hérode. Je n'ai toujours pas lu Hérodias de Flaubert, comme me le conseillait un des commentaires laissé ici. Grigou est fatigué un peu. On se baigne vers 16h30 dans une mer morte agitée. Le ciel de plomb rend le tout mystérieux. La Jordanie est en face, tout proche. L'eau est lourde, visqueuse sur la peau. On flotte ce qui permet de faire une bataille de pieds avant de remonter se sécher. Mes mollets me grattent. Je ne me suis pas suffisament rincé. La suzuki automatique repart vers Jérusalem, la zone E1 et son checkpoint, le tunnel sous le mont Scopus.
On attend la prière du coucher sur le toit de l'hospice autrichien, à l'étape III de la via dolorosa. Le dôme d'or est à 200 mètres, le Kotel à 500, l'imposante porte de Damas derrière. Les drapeaux à l'étoile de David flottent sur chacunes des colonies juives de la vieille ville. Grignottage. Caméras, miradors, barbelés, milices armées... On grignotte un sacher torte et un apple strudle au café. Sissi et François-Joseph nous regardent boire notre chocolat chaud. Les murs pourpres et les mazurkas de Chopin jurent avec l'appel du muezzin des cinq minutes d'avant. C'est pour ça que j'aime ces endroits. Les prix sont en euros. Une vieille dame avec un collier de perle lit un journal en allemand et laisse du rouge à lèvre sur sa tasse. Il fait chaud. Grigou voyait la vieille ville plus grande, plus disneysque peut-être. Le Saint-Sépulcre est plein. Un prêtre pousse les touristes dans le mausolée. Il se fait prendre en photo entre les immenses cierges symboles des trois patriarcats souverains, latin, orthodoxe, arménien. Je n'arrive pas à finir mes pates aux courgettes ce soir et je bois de l'arak. Il me reste les macarons de Paris à manger. J'ai arrêté de fumer hier matin.
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Publié dans Jour après jour

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