Out of Africa je dînais à Ramallah
Je viens de finir mon plat de pâtes à la ratatouille. Légèrement trop salé. J’ai terminé le boulot à 19h30, longue journée. Il fait presque froid ce soir. Pas frais, froid. Il a plu ce matin encore. En partant avec ma cravate nouée, je n’ai pas transpiré comme à l’habitude en montant la côte de l’hôpital Notre-Dame. Sukhot est terminé, les militaires ont libéré le rond-point de la porte de Damas. Les voitures peuvent maintenant passer sans avoir à faire un détour immense. Ce soir en rentrant, j’ai vu deux motards en noir, sur une moto noire. Avec deux fusils d’assaut pendus en bandoulière. Une vision tout droit sortie d’un film. Ils s’arrêtent au feu rouge. Un commando spécial rue de Jaffa ? J’avais envie de la moto.
J’ai eu mon visa de trois ans pour Israël aujourd’hui. J’aurais du en avoir un d’un ou deux ans. L’Etat juif, dans sa grande mansuétude, me permet de rester longtemps. Peut-être veut-il que je finisse par prendre parti. Ce n’est pas possible pour l’instant. Enfin, si, un peu. Bien sûr je lis les journaux, je regarde la télé, je traverse le mur et vois cette découpe chirurgicale, pâtés de maisons par pâtés de maisons presque. Coupant les 4 voies en deux fois deux voies. Vous n’avez plus vos voisins en vis-à-vis de l’autre côté de la rue. Vous avez le mur. Entre 7 et 10 m de béton érigé, grands dominos collés les uns aux autres. Un mirador vient toutes les quelques centaines de mètres dans les zones moins habitées. Une tour de contrôle d’aéroport, toute grise, aux minuscules lucarnes pour épier et tirer. Le mur monte sur une petite colline. Au sommet, un mirador. C’est hier soir, il pleut sur la route avant Qalandiah. La petite colline est éclairée de spots blancs et de lampes au sodium. La pluie vient de travers dans la lumière. Le taxi est dans la boue. Et le mirador sur la crête me rappelle Minas Morgul, le château du Roi Sorcier dans le Retour du Roi. Tolkien. L’immense nazgul se tapit derrière le mur qui serpente à travers la Cisjordanie, bouffant la ligne verte, avalant la frontière de 67. Il pleut et nous passons dans l’interstice du mur. Trois murs partent de là autour d’un petit terrain vague aux ornières qui commencent déjà à se remplir d’eau. C’est le soir, il y a peu de monde mais nous sommes bloqués. En journée c’est l’enfer ici. Trop de monde, pour éviter le check-point de Qalandiah. Trop de monde qui passe dans les quelques mètres entre ces trois murs. Il sera fermé bientôt, et tout le monde se pliera aux contrôles des check-points. On passe dans le taxi.
Les collines de Ramallah arrivent. La ville paraît grande. La route pour y accéder à été quasiment détruite par les chars d’assaut en 2002. Le macadam est truffé de nids-de-poule. On dîne dans un appartement bourgeois avec vue imprenable sur la ville. C’est bon, on boit, on fume, on parle de la situation. Des Palestiniens rigolent, moi j’essaye de comprendre, et leur arabe, et la situation, justement. J’ai tellement à savoir. L’impression de ne rien connaître est pesante. Malgré mes efforts, j’ai un tel retard. Il faut dire que travailler avec ceux qui sont présents dans la ville depuis plusieurs années n’aide pas à prendre confiance. Je n’accumule pas les bourdes, mais je ne suis pas à l’aise. Ca viendra, j’y travaille. You only live twice. Dit Björk. J’aime beaucoup cette version. Don’t think of the danger…
L’autre jour est passé un de mes films préférés sur MBC 2, Out of Africa. Je n’ai pas pu m’empêcher d’arrêter mon ménage pour regarder ce morceau de plus de deux heures sur la Danoise syphilitique et ses amours lionnes. Il faut lire les vertes collines d’Afrique d’Hemingway pour comprendre ce que c’est, la chasse au grand koudou, l’odeur de l’Afrique. Une chose rêvée d’insatisfaits fiévreux, de baroudeurs perdus, d’amoureux d’appuie-têtes et de pili-pili. Une chose sous-cutanée qui vous prend comme un ver pondu par ces mouches dans vos vêtements qui sèchent. C’est un mandrill qui vocifère, une main tranchée à la machette, une tontine à Conakry et le goût de la nivaquine. Je connais mal. Des histoires de Garamba et d’éléphants dressés, de salines perdues dans la forêt primaire, d’éviscération de prestidigitateur dans les boîtes de nuit de Kin et de MayeboYacopolé, le « champignon pourri », le groupe de musique zaïrois. Ces histoires dans des enveloppes air mail bleues et rouges, lues par ma mère dans la chambre de la rue Claude Chahut. Des histoires vécues, ensuite. A la manière des caprices d’un fleuve ou des gorilles dans la brume. Des histoires qui deviennent des films. Qui l’ont été de toutes façons. De Saint-Louis et les avions de Mermoz jusqu’aux chalets belges de la Rwindi sur les pentes des Virunga, j’ai posé les pieds dans ces histoires africaines. Jeune, heureusement jeune, marqué profondément par elles. Je revois les photos au relais postal de l’Est zaïrois, en famille avec Lubuta le comptable. Des bocaux de formol conservant les serpents du coin, immenses, petits, mortels et autres vipères à cornes. Dans un lac près de Kinshasa, en me promenant je voyais la vipère plonger dans l’eau, ses deux cornes dépassant de l’eau terreuse.
Je vois cette photo de mon père et de la vipère du Gabon, un mètre de viande terriblement venimeuse. Morte et suspendue à son bras. Des histoires de mambas noirs et de crocodiles, de lions, d’hippopotames luttant près de la hutte de Baba. Et ces buffles en troupeau réveillés par les phares du Pajero, là, à dix mètres de la chambre où j’allais dormir, dans un chalet lambrissé, dans la chaleur de cette nuit noire. Les gorilles caressés, les chimpanzés traqués, les buffles pistés. Des heures de marche dans la forêt et la brousse. Ce mot résonne, la brousse. Des hautes herbes, plus que moi, bien plus, et des termitières. Tout le monde ne sait pas. Moi je crois savoir, au moins un peu. Marqué par elle presque au fer. Je n’y mets plus les pieds, je devrais. Mon père y est jusqu’au cou. Souvent dans une brousse urbaine de villes sales et rebelles. Dans une brousse qui rend malade, la fièvre encore. Comment dire que les gens ne m'ont jamais vraimnt touché? Sans paraître d’une mauvaise inhumanité. Peut-être ai-je été trop protégé dans mes voyages, peut-être que je me protège trop, peut-être que je suis insensible à des vies qui ne sont pas les miennes et ne le seront sans doute jamais. Misère, maladie, blessures de guerre et des mines, faim, entrevues au Zaïre, au Pakistan, au Mozambique, au Pérou et ailleurs sont dures à avaler mais effacées, digérées par le credo que c’est ainsi qu’est le monde. Pisser seul face au Nanga Parbat laisse plus de traces. Les souvenirs qu’il me reste ne sont pas ceux des souffrances. Même si je les ai vues. Au moins, je sais, un peu, comment c’est. La jeune fille et la mort dans ma playlist. Schubert. L’heure de fumer ma dernière L&M et d’aller me coucher.