Comme un parfum d'idéologie nauséabonde
Tags : Israël
Après la capoeira, j'ai raccompagné Gaï, un drôle de roux américain qui vient de temps en temps au cours. Ma colocataire le trouve court sur pattes. Moi, je l'aime bien, il me fait penser à mon cousin Cyrille que je n'ai pourtant pas vu depuis des années. Sans doute la couleur de cheveux. J'aime bien les roux.
Gaï travaille au Government Press Office (GPO), l'organisme israélien chargé d'accréditer les journalistes étrangers. De conserve avec le Ministère des Affaires étrangères, Gaï est chargé "d'apprendre aux journalistes à mieux faire leur travail". C'est en ces termes qu'il m'explique son travail. Ils procèdent pour cela, au GPO, par des visites organisées pour les journalistes sur le terrain, en coopération avec l'armée israélienne souvent, pour montrer "les bonnes choses comme les mauvaises". Pour montrer "la réalité". Leur réalité.
"Ce n'est pas de la propagande" m'assure-t-il. Permets-moi, mon cher Gaï, d'en douter.
Nous continuons la discussion. Traditionnellement, il me pose la fameuse question "aimes-tu Israël". Je lui réponds un "bien sûr" sur lequel il ne peut avoir aucun doute. Je lui raconte toutefois mon problème avec les armes, au début, lors de mon installation à Jérusalem. A l'époque, j'habitai quelques jours à Saint Pierre en Gallicante et je devais, pour me rendre au travail, passer par la porte de Sion. Là, avant de m'engouffrer dans les ruelles de la vieille ville, avant de passer par la chicane de la porte de Soliman, je devais traverser un parking suffisament grand pour accueillir les bus de barbouzes chargés de "sécuriser" la zone. Souvent, le matin, je voyais une vingtaine, une trentaine de soldats briquer leurs armes ou feindre un tir, fusil vers le ciel, sous les ordres du lieutenant. Le cliquetis des armes, même pas chargées, le bruit métallique, les ressorts, la gachette pressée, le peloton aligné, j'avais du mal à m'y faire. Nous qui avons oublié dans nos rues parisiennes ce qu'était une arme. J'étais choqué par la vue d'armes de guerre en masse. On se fait à tout, rassurez-vous.
J'expliquais donc celà à Gaï qui semblait porter dans ma voiture une grande attention à ce que je lui racontai. "Ah bon ? Oui, c'est terrible toutes ces armes". Et d'évoquer l'obligation pour tous les groupes scolaires de primaire d'être accompagnés par des hommes armés de vieilles pétoires ou même de fusils d'assaut.
"Mais tu comprends pourquoi on doit le faire, non ?"
Ca m'a tellement sonné que ma voiture a heurté le trottoir devant la rue Heleni haMelkha. "On doit le faire". Gaï parlait pour son Etat. Il -lui, eux- "devait" le faire. "We have to do it". Je pensais alors à deux choses : souhaiter que l'Etat protège ses ressortissants me paraissait normal. Mais s'assimiler à l'Etat, se sentir partie intégrante de sa politique, assumer ses choix, les porter en soi dire "nous" plutôt qu' "il - le gouvernement, le président, la police, l'armée" me paraissait totalement anormal. Peut-être avons-nous trop l'habitude d'être dans l'opposition aux politiques engagées par nos Etats ? Peut-être avons-nous perdu le sens de la Nation, du groupe même, pour le ramplacer par la notion d'individualité. Pour moi, il est clair qu'en France l'Etat ce n'est pas "nous". L'Etat me protège mais ce n'est pas mes oignons, c'est son boulot, qu'il gère tout seul. Là, Gaï, s'associait à son Etat, vraisemblablement en tant que juif dans un Etat juif. C'est cela qui est extraodinaire. Le "nous" prend ici tout son sens lorsqu'il y a en face l'ennemi commun des juifs d'Israël : le terroriste. Sa remarque, d'ordre uniquement sécuritaire, suscitait en moi une banalité : j'ai toujours du mal à croire que la sécurité d'Israël sera assurée sur le long terme par l'armement à outrance du pays et en éduquant ses enfants dans la culture des armes. Pour l'éducation aux armes, on retrouve globalement le même schéma de l'autre côté du mur, en Palestine.
Bref, je ne sais pas si je me suis bien fait comprendre. J'ai l'impression que, "chez nous", dans l'Occident européen, les grandes causes nationales ont disparu et qu'on ne peut plus dire, le sortant des tripes, "on doit le faire" en parlant d'une politique. Même en parlant de réformes de la SECU ou des retraites... On ressent ici comme un soupçon de lutte vitale, de guerre totale où la nation engage toutes ses forces, comme un parfum d'Etat totalitaire ou de peuple aveuglé. On pensera au peuple américain, à l'opération Infinite Justice et à la Global War Against Terrorism. J'ai du mal à concevoir qu'on puisse mettre son drapeau dans son jardin. Je ne me considère pourtant pas moins patriote que mon voisin.
Je croise souvent dans les rues de Jérusalem les victimes du principe défini dans ces lignes :
"...un régime totalitaire tente de s'immiscer jusque dans la sphère intime de la pensée, en imposant à tous les citoyens l'adhésion à une idéologie obligatoire, hors de laquelle ils sont considérés comme ennemis de la communauté."
Nous. Eux. On doit.
Après la capoeira, j'ai raccompagné Gaï, un drôle de roux américain qui vient de temps en temps au cours. Ma colocataire le trouve court sur pattes. Moi, je l'aime bien, il me fait penser à mon cousin Cyrille que je n'ai pourtant pas vu depuis des années. Sans doute la couleur de cheveux. J'aime bien les roux.
Gaï travaille au Government Press Office (GPO), l'organisme israélien chargé d'accréditer les journalistes étrangers. De conserve avec le Ministère des Affaires étrangères, Gaï est chargé "d'apprendre aux journalistes à mieux faire leur travail". C'est en ces termes qu'il m'explique son travail. Ils procèdent pour cela, au GPO, par des visites organisées pour les journalistes sur le terrain, en coopération avec l'armée israélienne souvent, pour montrer "les bonnes choses comme les mauvaises". Pour montrer "la réalité". Leur réalité.
"Ce n'est pas de la propagande" m'assure-t-il. Permets-moi, mon cher Gaï, d'en douter.
Nous continuons la discussion. Traditionnellement, il me pose la fameuse question "aimes-tu Israël". Je lui réponds un "bien sûr" sur lequel il ne peut avoir aucun doute. Je lui raconte toutefois mon problème avec les armes, au début, lors de mon installation à Jérusalem. A l'époque, j'habitai quelques jours à Saint Pierre en Gallicante et je devais, pour me rendre au travail, passer par la porte de Sion. Là, avant de m'engouffrer dans les ruelles de la vieille ville, avant de passer par la chicane de la porte de Soliman, je devais traverser un parking suffisament grand pour accueillir les bus de barbouzes chargés de "sécuriser" la zone. Souvent, le matin, je voyais une vingtaine, une trentaine de soldats briquer leurs armes ou feindre un tir, fusil vers le ciel, sous les ordres du lieutenant. Le cliquetis des armes, même pas chargées, le bruit métallique, les ressorts, la gachette pressée, le peloton aligné, j'avais du mal à m'y faire. Nous qui avons oublié dans nos rues parisiennes ce qu'était une arme. J'étais choqué par la vue d'armes de guerre en masse. On se fait à tout, rassurez-vous.
J'expliquais donc celà à Gaï qui semblait porter dans ma voiture une grande attention à ce que je lui racontai. "Ah bon ? Oui, c'est terrible toutes ces armes". Et d'évoquer l'obligation pour tous les groupes scolaires de primaire d'être accompagnés par des hommes armés de vieilles pétoires ou même de fusils d'assaut.
"Mais tu comprends pourquoi on doit le faire, non ?"
Ca m'a tellement sonné que ma voiture a heurté le trottoir devant la rue Heleni haMelkha. "On doit le faire". Gaï parlait pour son Etat. Il -lui, eux- "devait" le faire. "We have to do it". Je pensais alors à deux choses : souhaiter que l'Etat protège ses ressortissants me paraissait normal. Mais s'assimiler à l'Etat, se sentir partie intégrante de sa politique, assumer ses choix, les porter en soi dire "nous" plutôt qu' "il - le gouvernement, le président, la police, l'armée" me paraissait totalement anormal. Peut-être avons-nous trop l'habitude d'être dans l'opposition aux politiques engagées par nos Etats ? Peut-être avons-nous perdu le sens de la Nation, du groupe même, pour le ramplacer par la notion d'individualité. Pour moi, il est clair qu'en France l'Etat ce n'est pas "nous". L'Etat me protège mais ce n'est pas mes oignons, c'est son boulot, qu'il gère tout seul. Là, Gaï, s'associait à son Etat, vraisemblablement en tant que juif dans un Etat juif. C'est cela qui est extraodinaire. Le "nous" prend ici tout son sens lorsqu'il y a en face l'ennemi commun des juifs d'Israël : le terroriste. Sa remarque, d'ordre uniquement sécuritaire, suscitait en moi une banalité : j'ai toujours du mal à croire que la sécurité d'Israël sera assurée sur le long terme par l'armement à outrance du pays et en éduquant ses enfants dans la culture des armes. Pour l'éducation aux armes, on retrouve globalement le même schéma de l'autre côté du mur, en Palestine.
Bref, je ne sais pas si je me suis bien fait comprendre. J'ai l'impression que, "chez nous", dans l'Occident européen, les grandes causes nationales ont disparu et qu'on ne peut plus dire, le sortant des tripes, "on doit le faire" en parlant d'une politique. Même en parlant de réformes de la SECU ou des retraites... On ressent ici comme un soupçon de lutte vitale, de guerre totale où la nation engage toutes ses forces, comme un parfum d'Etat totalitaire ou de peuple aveuglé. On pensera au peuple américain, à l'opération Infinite Justice et à la Global War Against Terrorism. J'ai du mal à concevoir qu'on puisse mettre son drapeau dans son jardin. Je ne me considère pourtant pas moins patriote que mon voisin.
Je croise souvent dans les rues de Jérusalem les victimes du principe défini dans ces lignes :
"...un régime totalitaire tente de s'immiscer jusque dans la sphère intime de la pensée, en imposant à tous les citoyens l'adhésion à une idéologie obligatoire, hors de laquelle ils sont considérés comme ennemis de la communauté."
Nous. Eux. On doit.
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