Le jour où j'ai vu Bush
Jeudi matin il faisait froid. Une pluie fine dégoulinait du ciel bas jusque sur mon crâne rasé. Quelle idée de se raser en janvier. Depuis mardi c'est soir, c'est le branle bas le combat dans Jérusalem. Le centre ville est fermé aux voitures. Difficilement accessible aux piétons. 11 000 policiers, bla bla, enfin vous avez lu l'article précédent. Depuis quelques jours je vais au boulot à pied puisqu'on ne peut faire rentrer aucune voiture dans le centre. Me voilà retourné aux bonnes vieilles habitudes d'il y a un an, quand je n'avais pas encore ma bagnole. Ce matin-là, mon Israélien l'a prise pour aller à la fac, dans une partie plus excentrée de la ville, encore acessible. Et moi je suis parti à pied.

Jérusalem Hotel, gare de bus pour Ramallah et les camps du nord de Jérusalem. J'arrive sur la route principale, celle située sur la Ligne verte, la démarcation entre l'Est et l'Ouest. Quelques dizaines de militaires et de policiers sont postés là. Barrières, cordons de sécurité, plusieurs passants sont arrêtés là. Interdiction de passer, nous dit-on. Je discute avec une militaire éthiopienne. Il faut attendre que le convoi passe. Cinq minutes me dit-elle. On attend. Les cinq minutes passées je reviens vers elle : "Alors ?" Elle ne répond pas. Comme savent le faire tous les militaires quand ils prennent leur air supérieur. De l'autre côté du trottoir un jeune essaye de passer. Un grand druze l'attrape par le bras un peu violemment. Ca ne rigole pas. Le jeune téméraire rebrousse chemin. De mon côté de trottoir, d'autres jeunes. Ils rient du mec qui vient de se faire rattraper. Ce qui est bizarre, c'est que sur la route, il y a pas mal de passants, alors que nous sommes interdits d'avancer.

Un gradé s'approche. On nous autorise à passer. Je découvre la route, un drapeau américain tous les vingt mètres. Aucune voiture. Au moins cinq Kawa et leur équipage de jumeaux des forces spéciales sont stationnées aux carrefours. Je remonte la longue pente vers la Porte neuve et l'hôpital Saint-Louis. Là, arrivé à la municipalité, je suis à nouveau bloqué par un jeune militaire. Il m'empêche d'aller plus loin, m'empêche de traverser. Selon lui, je dois rejoindre un groupe de passants qui a été refoulé loin dans une rue. Il y a pourtant sur le trottoir d'en face une foule entière bloquée là. Mais je ne peux pas traverser. En théorie. J'argumente. Il interroge le gradé le plus proche. Je suis autorisé à traverser.
Il pleut une pluie pénétrante. Là, à l'angle des vieilles murailles, deux cents personnes attendent, forcées, de voir passer le convoi. On nous fait reculer pour nous maintenir à dix mètres environ du bord du trottoir. Nous pourrions nous jeter sous les roues de sa limousine. Un jeune militaire aux yeux bleus s'excitent un peu. Une voiture de police arrive. Tous phares et gyrophares allumés, sirènes. Deux, trois, quatre. Des 4x4 blindés noirs GMC, les portes battantes du coffre grande ouverte, laissant apparaitre des hommes armés derrière des petites lucarnes. Une immense limousine noire, bien plus imposante que les limousines "normales". Une deuxième que j'ai le temps de photographier avec mon portable. Et là, à l'arrière, image furtive d'un président des Etats-Unis qui salue la foule qu'il croit peut-être venue l'applaudir. Hilare, extatique, Georges W. Bush agite la main bien plus rapidement qu'une Elisabeth II. Rien de souverain dans son geste. Il est bien celui qui pourrait s'étouffer avec un bretzel. C'est fou comme ces gens du monde, ces gens qui font le monde, ressemblent à leurs images, en pire. C'est à dire en plus humain. Ce Georges Bush nous saluant à la va-vite, petite figure ratatinée sous 10 centimètres de verre pare-balles, paraissait plus benêt que l'image qu'on s'en donnait. Deux secondes pour me faire ce jugement, et suivent trente autres voitures. Quarante neuf au total.

Les militaires nous libèrent. La foule se rue sur la route, trop heureuse d'être autorisée à suivre sa vie propre. Il aura pourri la vie des hiérosolomytain pendant trois jours. On aura eu de la chance ce jour-là puisque le brouillard épais au dessus de Jérusalem empêchait Marine One et les quatre shinook de l'escorte présidentielle de décoller pour Ramallah et la Mouqataa.
Le lendemain, vendredi, station essence Paz. Je prends un café avec ma collègue. Sirènes et voitures noires. Les deux limousines du président des Etats-Unis viennent faire le plein d'essence. On s'approche et toquons sur les 10 centimètres de blindage. A l'intérieur un écusson brodé "President of the United States of America". Fait bizarre, les deux limousines ont la même immatriculation 800 002 Washington D.C.

Comme les voitures de Georges Bush avaient besoin d'essence, comme n'importe quelle voiture, j'étais heureux de me dire, après l'avoir vu, que le président des Etats-Unis était bien un homme comme moi.
Et Barenboïm en concert à Ramallah pour jouer trois sonates de Beethoven. Un vrai succès, un vrai bonheur aussi.


Jérusalem Hotel, gare de bus pour Ramallah et les camps du nord de Jérusalem. J'arrive sur la route principale, celle située sur la Ligne verte, la démarcation entre l'Est et l'Ouest. Quelques dizaines de militaires et de policiers sont postés là. Barrières, cordons de sécurité, plusieurs passants sont arrêtés là. Interdiction de passer, nous dit-on. Je discute avec une militaire éthiopienne. Il faut attendre que le convoi passe. Cinq minutes me dit-elle. On attend. Les cinq minutes passées je reviens vers elle : "Alors ?" Elle ne répond pas. Comme savent le faire tous les militaires quand ils prennent leur air supérieur. De l'autre côté du trottoir un jeune essaye de passer. Un grand druze l'attrape par le bras un peu violemment. Ca ne rigole pas. Le jeune téméraire rebrousse chemin. De mon côté de trottoir, d'autres jeunes. Ils rient du mec qui vient de se faire rattraper. Ce qui est bizarre, c'est que sur la route, il y a pas mal de passants, alors que nous sommes interdits d'avancer.

Un gradé s'approche. On nous autorise à passer. Je découvre la route, un drapeau américain tous les vingt mètres. Aucune voiture. Au moins cinq Kawa et leur équipage de jumeaux des forces spéciales sont stationnées aux carrefours. Je remonte la longue pente vers la Porte neuve et l'hôpital Saint-Louis. Là, arrivé à la municipalité, je suis à nouveau bloqué par un jeune militaire. Il m'empêche d'aller plus loin, m'empêche de traverser. Selon lui, je dois rejoindre un groupe de passants qui a été refoulé loin dans une rue. Il y a pourtant sur le trottoir d'en face une foule entière bloquée là. Mais je ne peux pas traverser. En théorie. J'argumente. Il interroge le gradé le plus proche. Je suis autorisé à traverser.
Il pleut une pluie pénétrante. Là, à l'angle des vieilles murailles, deux cents personnes attendent, forcées, de voir passer le convoi. On nous fait reculer pour nous maintenir à dix mètres environ du bord du trottoir. Nous pourrions nous jeter sous les roues de sa limousine. Un jeune militaire aux yeux bleus s'excitent un peu. Une voiture de police arrive. Tous phares et gyrophares allumés, sirènes. Deux, trois, quatre. Des 4x4 blindés noirs GMC, les portes battantes du coffre grande ouverte, laissant apparaitre des hommes armés derrière des petites lucarnes. Une immense limousine noire, bien plus imposante que les limousines "normales". Une deuxième que j'ai le temps de photographier avec mon portable. Et là, à l'arrière, image furtive d'un président des Etats-Unis qui salue la foule qu'il croit peut-être venue l'applaudir. Hilare, extatique, Georges W. Bush agite la main bien plus rapidement qu'une Elisabeth II. Rien de souverain dans son geste. Il est bien celui qui pourrait s'étouffer avec un bretzel. C'est fou comme ces gens du monde, ces gens qui font le monde, ressemblent à leurs images, en pire. C'est à dire en plus humain. Ce Georges Bush nous saluant à la va-vite, petite figure ratatinée sous 10 centimètres de verre pare-balles, paraissait plus benêt que l'image qu'on s'en donnait. Deux secondes pour me faire ce jugement, et suivent trente autres voitures. Quarante neuf au total.

Les militaires nous libèrent. La foule se rue sur la route, trop heureuse d'être autorisée à suivre sa vie propre. Il aura pourri la vie des hiérosolomytain pendant trois jours. On aura eu de la chance ce jour-là puisque le brouillard épais au dessus de Jérusalem empêchait Marine One et les quatre shinook de l'escorte présidentielle de décoller pour Ramallah et la Mouqataa.
Le lendemain, vendredi, station essence Paz. Je prends un café avec ma collègue. Sirènes et voitures noires. Les deux limousines du président des Etats-Unis viennent faire le plein d'essence. On s'approche et toquons sur les 10 centimètres de blindage. A l'intérieur un écusson brodé "President of the United States of America". Fait bizarre, les deux limousines ont la même immatriculation 800 002 Washington D.C.

Comme les voitures de Georges Bush avaient besoin d'essence, comme n'importe quelle voiture, j'étais heureux de me dire, après l'avoir vu, que le président des Etats-Unis était bien un homme comme moi.
Et Barenboïm en concert à Ramallah pour jouer trois sonates de Beethoven. Un vrai succès, un vrai bonheur aussi.

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