L'horreur est humaine

Publié le par Qalawun

Tags : Israël Jerusalem Yad Vashem

Deux tranches de pain de mie. Un verre de vodka. Voilà ce avec quoi j'entame désormais mes billets. Fini ! La cigarette. C'est dans la salle non-fumeur que j'ai mangé cet après-midi. Un énorme sandwich au poulet. De l'ail cuit au four dans un bain de miel, des pommes de terre rissolées. J'ai mangé avec ces Israéliens que je vois souvent, l'Arménien, la lipstick lesbienne, l'autre nageuse est-allemande, et mon Israélien. Lui rentrait de la fac, son premier jour, enfin. Ca parlait d'histoires de boulot, de délations, de beaux mecs et de l'impolitesse de la serveuse. Un livre de peintures est posé sur la table. Le temps de reconnaître un Cimabue entre deux pages compulsivement tournées par l'étudiante en art. Elle découvre Fouquet et sa Vierge à l'Enfant entourés d'anges. Là, dans le coin du Bolinat, près des toilettes, elle s'étonne sur l'absence des femmes peintres dans son histoire de la peinture.
  

Je vais courir au parc de la Knesset. L'estomac lourd de mon sandwich. Les premiers tours dans le noir. Il fait nuit. Il est 20h32 quand j'entame mon premier tour. Je fais entre 8'15" et 8'20" au tour. Ce parc est toujours plein de familles religieuses ou de potes jouant au foot. Un groupe de jeunes filles en jupes longues noires, bandeaux sur la tête, viennent s'encanailler ensemble autour de grosses saucisses frites sur un barbecue improvisé. Il fait noir dans une partie du parc. La Juderia de Yasmin Levy sur les oreilles. Le premier titre était dans la BO de Vengo je crois, Tony Gatlif.

Plus tôt dans l'après-midi, deux ou trois semaines que ça me taraudait. Yad VaShem. Le musée-mémorial de la Shoah. Le mont Herzl est une grande colline boisée. Le complexe a vraisemblablement été refait. Béton, bois brut, verre. Encore béton. Des pins. Il est 15h50 et il fait déjà froid. Le musée ferme à 17h00. J'entre avec ma voiture et on me demande si je suis un touriste. Le garde finit par lever la barrière. J'ai pas l'air bien méchant aujourd'hui. Je me gare à côté des bus. Plus loin, sur le parvis, des unités de Tsahal sortent du complexe. C'est leur visite obligatoire, celle de toutes les nouvelles recrues. Damned. J'ai oublié mon iPod. Moi qui voulait faire la visite en musique. Me couper des réflexions des autres visiteurs. Me plonger dans mon monde pour mieux percevoir. J'avoue que je ne sais pas ce que j'aurais choisi comme musique. Sans doute du classique. Pas trop larmoyant, quelque chose de fort. Schubert, la jeune fille et la mort. Un clavecin bien tempéré ou les préludes de Rachma. Bref. Pas de musique et les stupides réflexions d'un car de retraités français. "Ah, ça, quand on commence à brûler les livres, c'est que ça sent mauvais". "Oui mais enfin les arabes ne les aimaient pas bien non plus". "Chérie, tu as vu, c'est Pétain".

Je n'ai pas eu le temps de visiter le mémorial des enfants, où chaque nom d'enfant connu mort pendant la shoah est cité dans une sorte de rotonde. Je n'ai pas eu le temps de voir la flamme qui brûle jour et nuit. Je n'ai visité que le musée. Car Yad VaShem est un musée. Ce n'est qu'un musée ? Montée de l'antisémitisme, du nazisme, nuits de cristal, mesures discrimiatoires, ghettos, concentration, extermination, opération barberousse, libération, création d'Israël, etc. Un long couloir de béton, ouvrant sur le ciel du mont Herzl et ses pins. Une voie barrée qui nous oblige à rentrer dans des salles, à cheminer dans la montagne. Des objets du quotidien, ceux de la bourgeoisie allemande, des visons, des perles, puis des chaussures, des lunettes cassées, des valises, des images, des histoires racontées par les survivants, des boîtes de Zyklon B, Hitler au Trocadéro, des maquettes de Treblinka, Sobibor et Belzec. All of Europe has turn into a monster lis-je sur un mur. Les images sont dures, mais nous y sommes habitués. Pour les avoir vues à la télévision, dans les livres d'histoire. La promulgation des lois raciales en Allemagne en 1935 me fait m'interroger sur les lois israéliennes. Celle qui interdit de vendre les terres de l'Etat aux non-juifs. Ce musée est bien fait. Il ne pousse pas outre mesure aux larmes. Pas au delà de notre ressenti naturel face à la narration de telles horreurs. J'ai les larmes aux yeux à un moment en voyant un jeu d'échec en papier.

Il n'y a que quelques lignes sur l'extermination des roms, des homosexuels et des handicapés. Elles tiennent sur un panneau. "44.000 Roms furent envoyés dans les camps et quelque 15.000 homosexuels". Ce musée qui, je crois, a vocation à élargir son "domaine de compétence" aux autres victimes de génocides, des délagations rwandaises visitent Yad Vashem, est uniquement tourné vers le génocide du peuple juif. C'est normal, vu l'ampleur de l'horreur. Mais on penserait à de l'ouverture, plutôt qu'à un systématique, mais néanmoins capital, "devoir de mémoire". Terminer les salles par la création d'Israël vient poser la shoah comme l'expérience fondatrice de l'Etat. Alors qu'on sait l'importance du mouvement sioniste d'avant guerre. Il faut sortir de là. Peut-être que le partage de la Palestine a été vôté par une assemblée culpabilisant d'avoir laissé faire. Une question est posée dans une salle. Pourquoi les Américains n'ont pas bombardé Auschwitz ? 

Dois-je en vouloir aux concepteurs du musée de rester concentrés sur la Shoah, alors que c'est un musée sur la Shoah ? Théoriquement, non. Mais quand on a dans les mains une telle matière, propre à nous rappeler ce que sont les valeurs humaines et ce qu'est l'abomination, il faut s'en servir et viser l'universalité du propos tenu. Ce qui n'est pas fait. 

Quand j'étais petit, j'étais à Saint-Jean-de-Passy, une école du XVIème arrondissement de Paris. Il y avait sur le trottoir d'en face une croix gammée inscrite sur le sol. Le motif me plaisait et je l'avais recopié dans mon carnet de texte. Je me souviens que quand ma mère le vit, elle me parla longuement, avec des mots simples. Pour me dire qu'il y avait des choses très mauvaises que les gens qui portaient ce signe avaient faites, il y a longtemps. J'étais au CE1, j'avais 7 ans. Dans les semaines qui ont suivi, j'ai refait deux ou trois croix gammées sur des feuilles volantes pour braver l'interdit tacite posé par ma mère. Puis je me suis arrêté.

 

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Publié dans Jour après jour

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