Gaza, enfin racontée
Tags : Territoires Palestiniens Gaza
Gaza, une fois pour toutes. Il m'aura fallu plusieurs jours pour écrire ce billet. En un an de présence à Jérusalem, je n'ai pu aller à Gaza qu'une fois. le week end dernier. Petite appréhension pour le passage d'Erez, le terrible point de passage pour les "gens" entre Israël et le territoire palestinien. On part. On arrive à Erez après une heure de route. Welcome to Erez Crossing lit-on sur un grand panneau blanc et bleu. On passe Ashkelon, on voit Sderot, la ville où s'écrasent quelques roquettes qassams. On voit le panneau Gaza. Ecris en arabe et en hébreu, bizarrement, alors que l'ensemble des panneaux de circulation israéliens sont trilingues.

Une petite unité de Tsahal est stationnée sous un abri. Deux gros hummers et une quinzaine de soldats, armés jusqu'aux dents. Erez est fermé au vulgum pecus ce week end, notre voiture est donc la seule à se présenter au premier contrôle. Une cage de verre pare-balles posée près d'une barrière. A 20 mètres, un personnel de la compagnie privée "Blanche Neige" chargée d'assurer la sécurité du terminal de passage. Il est posté derrière un haut bloc de béton, un M16 à la main et nous regarde. Dans sa cage de verre, une nymphette brune à lunettes de mouche prend nos passeports. On passe en 10 minutes. Je gare la voiture. Second contrôle qui durera 20 minutes. On reprend la voiture qu'on fait remonter le long des hauts murs de béton. Des blocs barrent le passage, un garde nous ouvre une grille, deux ou trois chicanes et on entrevoit Gaza. Du haut de leurs miradors, des soldats regardent passer la voiture. Le chenil des chiens détecteurs d'explosifs est à l'ombre d'un grand mur.
Gaza, no man's land. Devant moi, un kilomètre de vide. A gauche, là où s'élevait l'immense tunnel de 800 mètres destiné à protéger les Palestiniens du soleil dans leur longue attente pour traverser, ne s'élève plus rien. Tout a été rasé après le coup d'Etat du Hamas, en juin. Plus à gauche encore, quelques champs, vites limités par le mur qui les sépare d'Israël. Encore plus loin, derrière quelques palmiers, Beit Hanoun. Fief des lanceurs de roquettes, martyres des "erreurs techniques israéliennes", surpeuplée, comme tout ici. A droite, les anciens entrepôts de marchandises ne sont plus qu'un amat de ruines. Du béton croulant, de la terre et du sable. Le mur de séparation, scandé de miradors, court vers la mer. Ornières, concertinas redoutables, blocs de béton, je soulève la poussière. Au bout du kilomètre, une caravane, le checkpoint palestinien.
On emprunte la route de Salah al Din, l'axe nord-sud de la bande de Gaza. Peu à peu la vie vient, des ânes tirent des carioles, des marchés, des maisons, des arbres et des gamins. Je regarde tous les graffiti sur les murs de bétons. C'est beaucoup moins détruit que je ne pensais. Les graff sont beaux, tous avec des messages politiques, des signatures, des appels au souvenir des martyrs. Des drapeaux jaunes du Fatah se hissent fièrement sur certaines maisons. Ils se mueront en vert Hamas selon le quartier. La route est grande et vivante. Quelques kilomètres et voilà Gaza Ville. J'évite d'écraser quelques enfants qui sortent de l'école. Marchands de fruits et légumes. Le soleil tappe. De grandes tours et de petits immeubles se découpent dans le ciel de Gaza. Face à la mer, des allées de bougainvillées et des palmiers. On romp le jeûne vers 17h25. Calamards frits et fourrés aux crevettes. Un délice, dorades et sardines grillées, riz aux légumes, jus de réglisse et de dattes, voilà comment on passe l'iftar.
Je verrai le soir la Nuit Blanche de Gaza, la troisième organisée au Centre Culturel Français, le seul centre culturel encore ouvert dans ce bout de terre. Je suis surpris par la qualité des oeuvres proposées. Les télés sont là, 500 personnes bougent dans les allées du centre, observent avec attention les installations vidéos, la naissance blanche, oeuvre atmosphérique de coton, s'élevant d'un parterre de gants blancs posés en vrac, illuminée. Des peintures du presque célèbre Mohammad al Hawajiri. Un concours de films réalisés au téléphone portable révèle des perles de court-métrages. L'enfermement, la violence, la répétition, l'obscurité de l'avenir bouché, reviennent dans les films. Un homme fume à se faire tousser, tirant compulsivement sur sa cigarette, dans Sans issue. Un autre marche vers on ne sait où, un boucher découpe un quartier de viande, un homme détruit une horloge, un lapin en peluche se brûle les oreilles.

Rola Bkheit, chanteuse jeune et noire, magique, assise, populaire, fragile, gouailleuse avec son public. Elle chante du Abdel Halim, Oum Kalthoum, Fayrouz. Avant que la foule ne lui crie :"Céline Dion ! Céline Dion". Elle entame un My heart will go on improbable sur le toît de la maison. Mon voisin de gauche, un malabar bodybuldé, gonflé d'hormones, une gym queen barbue, chante fort, d'une voix de castrat mal adaptée à son gabarit. Il pique la vedette à la chanteuse qui s'arrête. Il prend peur et se taît. Je me rend compte que cette grosse masse de faux muscles est complètement effeminée. J'ai croisé de magnifiques regards, des hommes beaux. Barbus ou pas. Un étudiant en français me colle toute la soirée et veut me masser le genoux que je me suis abîmé quelques jours plus tôt. Je lui retire gentiment sa main. Il m'a écrit un mail ce soir. Vient le groupe de rap. J'aime bien le barbu. Sujets tradionnels du mal de vivre, de l'unité entre les pays arabes, idéal que je pensais oublié. Egypte, Palestine, Syrie, chante-t-il. Casquette et T-shirt long. Ils sont quatre rappeurs.

Le soir, du haut d'une tour, on voit les lumières de l'Egypte. Rafah, al Arish. Au nord, les lumières étincellantes d'Ashkelon, alors que Gaza a du mal à s'éclairer. Israël a bombardé la majeure partie de la centrale électrique financée par les Européens. Et livre au compte-gouttes le fuel permettant de la faire marcher. De l'électricité arrive directement d'Israël, via les lignes, mais est fréquemment coupé, dans une politique de maintenir constamment une pression, l'opression, sur les Gazaouis. Sans parler de l'approvisionnement en eau de ce territoire de 10 km sur 50 où s'entassent 1.2 millions de Palestiniens.
J'ai quitté Gaza dimanche matin, après y être entré samedi après-midi. Une visite éclair. On longe la mer et le camp de Shati pour rentrer vers Erez. C'est pauvre, très pauvre. Quelques pêcheurs et beaucoup de filets. Une vieille 4 L et encore des ânes. Erez, il faut attendre le feu vert des Israéliens pour pouvoir avancer sur les 800 mètres de no man's land. Ne pas le faire c'est s'exposer à des tirs et une mort quasi certaine. Aucun Palestinien n'est autorisé à passer depuis juin, sauf pour les urgences médicales. Des mères descendent d'ambulances avec leurs enfants et doivent marcher, accompagné de jeunes aides soignants arborant des gilets oranges, jusqu'au point de passage. Des ambulances israéliennes les attendront de l'autre côté. Sans pitié. A l'intérieur du terminal, un scanner vous déshabille. Un soldat vous voit nu. Il faut poser ses pieds sur des marques pendant que l'appareil tourne autour de vous. Ecartez les jambes, vous dit-on d'un haut-parleur. Le chien reniflera la voiture 3 longues minutes après qu'on nous a obligé à descendre. Pendant que le maitre chien et ses acolytes sont protégés derrière des blocs de béton. Si la voiture venait à exploser, ils pourraient ainsi nous tirer dessus. Une heure pour repasser Erez et rentrer en Israël.
C'est angoissant. Mais Gaza était belle et calme. Avant la seconde Intifada, tout le monde allait y passer ses week ends.
A partir de demain, pour l'aïd, je vais en Jordanie.
Gaza, une fois pour toutes. Il m'aura fallu plusieurs jours pour écrire ce billet. En un an de présence à Jérusalem, je n'ai pu aller à Gaza qu'une fois. le week end dernier. Petite appréhension pour le passage d'Erez, le terrible point de passage pour les "gens" entre Israël et le territoire palestinien. On part. On arrive à Erez après une heure de route. Welcome to Erez Crossing lit-on sur un grand panneau blanc et bleu. On passe Ashkelon, on voit Sderot, la ville où s'écrasent quelques roquettes qassams. On voit le panneau Gaza. Ecris en arabe et en hébreu, bizarrement, alors que l'ensemble des panneaux de circulation israéliens sont trilingues.

Une petite unité de Tsahal est stationnée sous un abri. Deux gros hummers et une quinzaine de soldats, armés jusqu'aux dents. Erez est fermé au vulgum pecus ce week end, notre voiture est donc la seule à se présenter au premier contrôle. Une cage de verre pare-balles posée près d'une barrière. A 20 mètres, un personnel de la compagnie privée "Blanche Neige" chargée d'assurer la sécurité du terminal de passage. Il est posté derrière un haut bloc de béton, un M16 à la main et nous regarde. Dans sa cage de verre, une nymphette brune à lunettes de mouche prend nos passeports. On passe en 10 minutes. Je gare la voiture. Second contrôle qui durera 20 minutes. On reprend la voiture qu'on fait remonter le long des hauts murs de béton. Des blocs barrent le passage, un garde nous ouvre une grille, deux ou trois chicanes et on entrevoit Gaza. Du haut de leurs miradors, des soldats regardent passer la voiture. Le chenil des chiens détecteurs d'explosifs est à l'ombre d'un grand mur.
Gaza, no man's land. Devant moi, un kilomètre de vide. A gauche, là où s'élevait l'immense tunnel de 800 mètres destiné à protéger les Palestiniens du soleil dans leur longue attente pour traverser, ne s'élève plus rien. Tout a été rasé après le coup d'Etat du Hamas, en juin. Plus à gauche encore, quelques champs, vites limités par le mur qui les sépare d'Israël. Encore plus loin, derrière quelques palmiers, Beit Hanoun. Fief des lanceurs de roquettes, martyres des "erreurs techniques israéliennes", surpeuplée, comme tout ici. A droite, les anciens entrepôts de marchandises ne sont plus qu'un amat de ruines. Du béton croulant, de la terre et du sable. Le mur de séparation, scandé de miradors, court vers la mer. Ornières, concertinas redoutables, blocs de béton, je soulève la poussière. Au bout du kilomètre, une caravane, le checkpoint palestinien.
On emprunte la route de Salah al Din, l'axe nord-sud de la bande de Gaza. Peu à peu la vie vient, des ânes tirent des carioles, des marchés, des maisons, des arbres et des gamins. Je regarde tous les graffiti sur les murs de bétons. C'est beaucoup moins détruit que je ne pensais. Les graff sont beaux, tous avec des messages politiques, des signatures, des appels au souvenir des martyrs. Des drapeaux jaunes du Fatah se hissent fièrement sur certaines maisons. Ils se mueront en vert Hamas selon le quartier. La route est grande et vivante. Quelques kilomètres et voilà Gaza Ville. J'évite d'écraser quelques enfants qui sortent de l'école. Marchands de fruits et légumes. Le soleil tappe. De grandes tours et de petits immeubles se découpent dans le ciel de Gaza. Face à la mer, des allées de bougainvillées et des palmiers. On romp le jeûne vers 17h25. Calamards frits et fourrés aux crevettes. Un délice, dorades et sardines grillées, riz aux légumes, jus de réglisse et de dattes, voilà comment on passe l'iftar.
Je verrai le soir la Nuit Blanche de Gaza, la troisième organisée au Centre Culturel Français, le seul centre culturel encore ouvert dans ce bout de terre. Je suis surpris par la qualité des oeuvres proposées. Les télés sont là, 500 personnes bougent dans les allées du centre, observent avec attention les installations vidéos, la naissance blanche, oeuvre atmosphérique de coton, s'élevant d'un parterre de gants blancs posés en vrac, illuminée. Des peintures du presque célèbre Mohammad al Hawajiri. Un concours de films réalisés au téléphone portable révèle des perles de court-métrages. L'enfermement, la violence, la répétition, l'obscurité de l'avenir bouché, reviennent dans les films. Un homme fume à se faire tousser, tirant compulsivement sur sa cigarette, dans Sans issue. Un autre marche vers on ne sait où, un boucher découpe un quartier de viande, un homme détruit une horloge, un lapin en peluche se brûle les oreilles.

Rola Bkheit, chanteuse jeune et noire, magique, assise, populaire, fragile, gouailleuse avec son public. Elle chante du Abdel Halim, Oum Kalthoum, Fayrouz. Avant que la foule ne lui crie :"Céline Dion ! Céline Dion". Elle entame un My heart will go on improbable sur le toît de la maison. Mon voisin de gauche, un malabar bodybuldé, gonflé d'hormones, une gym queen barbue, chante fort, d'une voix de castrat mal adaptée à son gabarit. Il pique la vedette à la chanteuse qui s'arrête. Il prend peur et se taît. Je me rend compte que cette grosse masse de faux muscles est complètement effeminée. J'ai croisé de magnifiques regards, des hommes beaux. Barbus ou pas. Un étudiant en français me colle toute la soirée et veut me masser le genoux que je me suis abîmé quelques jours plus tôt. Je lui retire gentiment sa main. Il m'a écrit un mail ce soir. Vient le groupe de rap. J'aime bien le barbu. Sujets tradionnels du mal de vivre, de l'unité entre les pays arabes, idéal que je pensais oublié. Egypte, Palestine, Syrie, chante-t-il. Casquette et T-shirt long. Ils sont quatre rappeurs.

Le soir, du haut d'une tour, on voit les lumières de l'Egypte. Rafah, al Arish. Au nord, les lumières étincellantes d'Ashkelon, alors que Gaza a du mal à s'éclairer. Israël a bombardé la majeure partie de la centrale électrique financée par les Européens. Et livre au compte-gouttes le fuel permettant de la faire marcher. De l'électricité arrive directement d'Israël, via les lignes, mais est fréquemment coupé, dans une politique de maintenir constamment une pression, l'opression, sur les Gazaouis. Sans parler de l'approvisionnement en eau de ce territoire de 10 km sur 50 où s'entassent 1.2 millions de Palestiniens.
J'ai quitté Gaza dimanche matin, après y être entré samedi après-midi. Une visite éclair. On longe la mer et le camp de Shati pour rentrer vers Erez. C'est pauvre, très pauvre. Quelques pêcheurs et beaucoup de filets. Une vieille 4 L et encore des ânes. Erez, il faut attendre le feu vert des Israéliens pour pouvoir avancer sur les 800 mètres de no man's land. Ne pas le faire c'est s'exposer à des tirs et une mort quasi certaine. Aucun Palestinien n'est autorisé à passer depuis juin, sauf pour les urgences médicales. Des mères descendent d'ambulances avec leurs enfants et doivent marcher, accompagné de jeunes aides soignants arborant des gilets oranges, jusqu'au point de passage. Des ambulances israéliennes les attendront de l'autre côté. Sans pitié. A l'intérieur du terminal, un scanner vous déshabille. Un soldat vous voit nu. Il faut poser ses pieds sur des marques pendant que l'appareil tourne autour de vous. Ecartez les jambes, vous dit-on d'un haut-parleur. Le chien reniflera la voiture 3 longues minutes après qu'on nous a obligé à descendre. Pendant que le maitre chien et ses acolytes sont protégés derrière des blocs de béton. Si la voiture venait à exploser, ils pourraient ainsi nous tirer dessus. Une heure pour repasser Erez et rentrer en Israël.
C'est angoissant. Mais Gaza était belle et calme. Avant la seconde Intifada, tout le monde allait y passer ses week ends.
A partir de demain, pour l'aïd, je vais en Jordanie.
Publicité