Congolaises II

Publié le par Qalawun

Lundi 8 novembre. Kinshasa.

 

Weber, opus 79. Casque WESC rouge et blanc. iPod mini. Accessoires superflus, vanités, plusieurs mois de salaire moyen d'un Congolais. Vers 15 heures, Gauthier nous emmène chez lui, au quartier. Passons la place des Victoires, vers Matonge, vers une rivière. Makelele. La pluie a creusé les routes, des ornières profondes. Il fait beau, tout est encore pratiquable. Les minibus se suivent en file ininterrompue sur la route de Matadi. Une ville incroyablement animée. Des embouteillages. Une chaleur sèche, surprenante. La voiture s'engouffre entre deux barraques aux couleurs vives. Deux grosses femmes assises devant une minuscule boutique qui offre je-ne-sais-quoi. Les rues sont en terre, toujours les ornières, et des gamins partout. Gauthier arrête la voiture sur le bas-côté. Un petit ruisseau coule au milieu de la rue. Des gamins jouent tout autour, construisent des petits châteaux de sable noir. Court intérieure, la femme de Gauthier, les voisins, les gamins Marthe et Miradi, plus deux autres dont je n'ai pas retenu le nom. Miradi, le cadet, est venu au monde après un accouchement particulièrement difficile durant lequel la mère a failli y rester. Miradi est un miraculé. C'est d'ailleurs le sens de son nom, Miradi - Miracle de Dieu. C'est ingénieux. La petite cour de terre noire, les cordes à linge. Sa femme va chercher la petite dernière pour nous la montrer. Le petit bout d'un mois et demi dort à poings fermés dans les bras de sa mère. Elle semble avoir chaud, ne se réveille pas malgré les trois Blancs qui la dévisagent.

 

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On va marcher dans le quartier, vers la rivière Makelele qui coule au bout de la rue. Des poussins sales picorent au milieu des détritus. Papiers, plastiques, arêtes de poissons, vieux os plus ou moins entraînés vers la rivière par le petit ruisseau qui coule au milieu de cette rue. Les gamins autour de nous se font de plus en plus nombreux. Mindele, Mindele! Ils crient. Des Blancs, des Blancs, en Lingala. D'autres, plus originaux, nous lancent des hi han hi han, imitant le Mandarin des Chinois qui sont de plus en plus nombreux au Congo, comme dans tout le reste de l'Afrique. Ces gamins, tous petits, n'ont jamais vus de Blancs. Le Blanc belge, européen, occidental est peu à peu remplacé par le Blanc chinois. C'est fascinant la réaction de ces gamins. D. s'étonne d'être prise pour une Cantonaise. Une jeune femme, en voyant J., l'interpelle: Eh, Diego Cao!  Diego Cao est le Portuguais découvreur de l'embouchure du fleuve Congo, qu'il remonta en 1485. Le premier Blanc à jamais s'aventurer là. Comme nous dans ce quartier de Kinshasa.

 

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Et là bas, au bout de la rue, coule la rivière, plutôt basse. Les petits ruisseaux qui collectent les ordures de chacune des rues du quartier s'y jettent tranquillement. Gauthier nous affirme que c'est de l'eau de source. C'est vrai qu'elle est parfois claire. J'y lave mes pieds boueux au milieu d'autres cochonneries. Plus haut, un gros camion posté dans le lit de la rivière charge du sable pour l'emmener à la fabrique de ciment. Gauthier nous affirme qu'il n'y a pas de route pour aller dans le quartier qui s'étend au-delà de la rivière. Je le crois volontiers. Les bords sont un peu escarpés mais pas assez pour retenir la crue quand il pleut à verse. En tous cas, c'est ce que j'imagine, ce quartier complètement innondé dès qu'il pleut un peu fort. Mais les maisons sont 'en dur', accès à l'eau, la route goudronnée n'est pas loin, un dispensaire, une église adventiste et des couleurs au milieu des gamins, des poulets, des étales et des déchets. Certains coins sont presques riants, agréables. On peut dire qu'il y a pire ailleurs. Les filles sont plutôt belles. On croise une bonne demi-douzaine de coiffeurs pour dames installés à même le trottoir (le bas-côté). Les dames font la queue devant les petites tables des coiffeurs, discutent, plument un poulet, grondent les gamins, et surtout nous regardent passer. Les mèches coupées, jetées à même le sol, qui iront grossir le flot de la rivière à la prochaine pluie.  Les gamins sont plus ou moins à poil. On remonte dans la voiture, avec le sens du devoir accompli. J'ai vu mon bout de pauvreté. Nous discutons longuement à la maison sur notre regard, notre culpabilité, notre responsabilité.

 

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Sommes-nous voyeurs ? Est-on au zoo ? Peut-on être décomplexé et nous sentir non-coupable ? Comment ne pas apporter avec nous la culpabilité de nos grands-pères colonisateurs ? Regarder la ville des fenêtres de notre voiture climatisée n'est-ce pas perpétuer le clivage colonisateur-colonisé ? Pourtant ne faut-il pas rejeter l'idée que venir jeter un oeil pour repartir chez soi ensuite, c'est mal ? Et que faire un tour en voiture quand le monde entier marche des kilomètres pour attaper un bus, c'est mal. J'ai l'impression que nous transférons en fait des schémas racistes hérités du passé dans notre façon d'appréhender ce que nous voyons. Ce schéma qui voudrait qu'il y ait 'eux' et 'nous' et que chacun doive rester à sa place. Nous ne faisons que renforcer le clivage entre 'eux' et 'nous' en nous posons la question 'que foutons-nous là ?', 'pourquoi vais-je voir ça ?', 'suis-je à ma place ?'. Tout ça, ce voyage, n'est peut-être qu'une attraction pour nantis, un grand frisson pour une existence rangée, un défouloir - refouloir de nos culpabilités ancestrales. Moi je pense qu'il faut y être et voir. Humble, objectif, curieux. Peut-être me voilé-je la face. Bien sûr, nous, nous estimons heureux.

 

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Publié dans Découverte

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A
<br /> <br /> cela fait plaisir de te relire..toujours ce style si envoutant...j'adore...<br /> <br /> <br /> Comme toi, je pense que oui, il faut aussi aller voir sentir et esayer de comprendre cette pauvreté, ces vies , loin de nos contrées trop(?) riches. Même si il y a certainement une culpabilité<br /> enfouie, il faut savoir la dépasser pour construire ensemble autre chose, un futur, moins difficile..je ne sais pas si on prend le bon cheminmais il faut au moins avoir conscience des uns et des<br /> autres pour avancer...mais je partage tes interogations, tes doutes...<br /> <br /> <br /> <br />
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