L'alyah

Publié le par Qalawun

Tags : Israël Alyah Tel Aviv

Il y a trois semaines, j’ai mal suicidé mes cigarettes. Toujours là, sur mon bureau. J’en allume une. Beau week-end même s’il pleut des cordes ce soir sur Jérusalem. Une étude de Rachmaninov dans les oreilles, un thé. N. m’interroge sur le plan de convergence d’Olmert, j’arrête l’étude pour lui répondre. Toujours rattrapé par ce pays, sans répit.

Vendredi soir je suis invité à un dîner de shabbat. Le deuxième en 15 ans. Le vin qui servira au kiddoush n’est pas kasher. Un mouton cadet de France, pas comme tous ces cabernet sauvignon de l’étranger, de Galilée, du mont Hermon. On me prête une kippa noire que je pose presque avec plaisir sur ma tête. J’aime les rites. Même après l’avoir enlevée, la lourde calotte de velour reste là, sensible, quelques minutes. Béni soit le repas, un délicieux poulet au curry, et trois bouteilles de vin. Une assemblée d’olim – immigrants vers Israël, « montant » vers Jérusalem – des Français, une américaine, ma journaleuse d’amie, moi qui ai laissé mon keffieh du Dhofar à la maison. J’apprécie les discussions, j’interroge sur les motivations de l’alyah, l’intégration, le travail, la langue et les oulpans, les arabes. On me fait raconter ma vie, mes choix. Et là, comme les autres fois, je vois le même étonnement, pas malsain, la même ignorance volontaire, les œillères que ces immigrants se posent délibérément, l’envie de ne pas savoir, la persistance des mythes, la déception de la vie d’avant, l’espoir d’une vie libre et meilleure, loin d’un échec, d’une frustration, qui a poussé à l’alyah. Où est la motivation religieuse ? Vague, nulle part. Le kaddoush est un folklore, une tradition, même si celui qui a perdu sa kippa ce soir là s’impose une main sur la tête pendant la bénédiction. Tradition respectée, observée, sempiternelle et symbolique, vide de sens, là, à cette table près du Shouk haKarmel, prix minime à payer pour l’installation dans l’Eldorado, pour se souvenir que cet Etat est l’Etat juif, pour « faire juif ».

Jérusalem n’attire pas les olims – ceux que j’ai vus – comme Tel Aviv. Où est la dimension religieuse, politique, de l’alyah ? L’idée de liberté prime, d’un Etat neuf, accueillant, dans lequel tout est possible, où la chance attend chacun pourvu qu’il la saisisse.  Pourtant, aussi ai-je écouté l’idée de l’Etat en danger perpétuel, ancrée, le mythe tapi dans les consciences. Et l’armée, miracle de l’intégration sociale. Pays pourtant déchiré par toutes ses communautés. Ashkénazes oligarques, séfarades dépréciés, Russes porciphages et fellashas nés trop beaux, noirs.

Sans parler des non juifs.

Le feu couve. Tsahal ignifuge, joue l’amiante sociale, tait la discorde à coups de conflit de soixante ans. Pendant que de l’autre côté elle attise le feu. Ceux que j’ai vus ce sont des Franco-Israéliens motivés, agréables, presque pacifiques parce qu’ils sont politiquement pantouflards, atones et n’ayant pas envie de savoir ce qu’il se passe, où alors invoquant les mythes fondateurs, comme seule et éternelle rengaine. Mais je comprends ce point de vue. Arriver à Tel Aviv, prendre la nationalité israélienne, refaire sa vie, se retrouver dans un pays neuf, ancrer ses nouveaux projets dans une terre offerte, mise à disposition. La langue, le métissage, avoir l’impression de participer de la réussite globale. Ceux-là sont arrivés il y a moins de deux ans, une Américaine est là depuis quatre ans. Elle gagne 4.500 shekels par mois, 1.000 USD. Sont-ils heureux ? Après la « déception de la France, son blocage, son inertie, ce pays d’assistés, l’hypocrisie du racisme ambiant ». Jamais l’antisémitisme latent n’a été évoqué. Ce n’est pas, à cette table, une raison de l’alyah. Heureusement. L’antisémitisme, comme le reste, c’est mal. Pas vraiment envie qu’il pousse les gens à l’exil dans mon pays.

Revenons à Israël. Le 38° de fièvre obsidionale fait aimer l’immigration, l’encourage. Il faut peser dans la balance démographique. Ne plus être une minorité. Israël donne 1500 shekels par mois durant un an pour ses olims. 500 sont reversés chaque mois au centre d’intégration dans lequel le futur Israélien juif passe ses premiers mois. 1000 shekels qui restent, c’est 180 euros environ. Je n’ai jamais rencontré de nouveaux arrivants qui souhaitaient vivre dans des colonies. Je crois à l’impossibilité du dialogue avec ces gens là. Le processus politique et/ou religieux qui les anime est un extrémisme comme les autres. Un extrémisme qui blesse qui s’en approche. Des gens bornés, sur les rails de leurs « vérités ».

Au gré des bars que nous visitons, la discussion s’échauffe, mais l’entente est bonne. Pas de véritable rancœur dans les esprits en fait. Oui les clichés sont là, l’îlot de démocratie d’un côté, les dictatures et le tiers-monde de l’autre, la réussite et l’échec, le droit d’exister et de défendre ce droit, dangers de l’extrémisme, terrorisme,… Faux problèmes. Un autre bar, puis encore un autre, et le Breakfast, boîte à coke et à baise dans les chiottes. La musique est délicieuse, beats tant recherchés, basses fortes, gens dénudés pour confusion des genres. Les litres de bière me font pisser trop souvent, je dois attendre des heures avant de pouvoir rentrer dans les toilettes d’où sortent ensemble, deux, trois, quatre personnes. Dans une ambiance indifférente, tout le monde se regardant d’un air entendu, tout le monde frappant la porte à coups de poing pour hâter la besogne des enfermés. Mecs + filles, mecs + mecs, filles + filles, tout le monde y passe. Restes de coke, capsules jetées dans la cuvette. Un exutoire de forcenés.

Il est 8h quand on sort. Lumière blanche et aveuglante du matin brouillardeux. La plage et ses sportifs qui courent, les chiens qu’on promène en laisse. On mange une shakshousha sur les fauteuils en plastique. J’ai aimé Tel Aviv, j’ai aimé ces gens-là. Pas seulement parce que je l’ai trouvé beau. Et on a terminé sur des vœux pieux, une piété pourtant bien absente. J’espère qu’on ira ensemble, à Jérusalem-est, à Ramallah.  

Publié dans Découverte

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L
On ira, emmene-moi, dit l'amie
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D
Je ne sais jamais en venant sur ton blog ce que je vais y trouver et dans quel état je vais en sortir; comme si le sujet en lui même produisait une ambivalence indescriptible...
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