Continuons notre percée dans le monde des gens riches. La Contemporary Indian Art sale de mercredi était
l'occasion d'une petite sauterie lundi soir dans nos salles de South Kensington. J'étais enfin invité. Je me plaignais de n'être jamais des soirées des autres départements de ma boîte. Il faut dire
qu'avec la crise, le nombre de cartons d'invitation a été drastiquement réduit. Il est devenu assez difficile de se glisser dans les events et autres parties des OMP (Old Master Painting), Modern
and Contemporary Arts, Asian Art, etc. sans se faire remarquer et taxer d'alouette. Ma chance pour cette fois était que ce départment Indian et au même étage que le mien. En sortant du boulot
lundi, vers 18h30, je file vers la sauterie où j'arrive vers 19h00. Du monde, du monde. Chaque invité à rameuté la famille. Plus il y a de monde, plus il y a de clients potentiels. Ca sent
l'argent. Je laisse mon manteau et mon sac AA vert au vestiaire. Champagne ou cocktail non alcoolisé, sans doute à la canneberge vu la couleur violette. Eurk! C'est vraiment dégueulasse la
canneberge. Les Anglais, qui ont mauvais goût, en mettent partout. Qui n'a pas ressenti un dégoût prononcé pour le sandwich canneberge-camembert de chez EAT. Voilà bien la pire conséquence de
l'Entente cordiale.
Subodh Gupta, Very Hungry God
Je choisis la flûte de champagne. Une série de serveurs en enfilade avec plateaux d'argent. Quelques blondes.
La foule. Une flûte s'écrase par terre au pied d'une monumentale sculpture de Subodh Gupta, pile ennuyeuse de seaux d'acier
nickelé de deux ou trois mètres. Le cartel indique 70,000 à 100,000 sterling. Les prix ont été revus à la baisse - c'est la c R i S e ! Elle partira pour 110,000 lors de la vente. On nettoie le
verre brisé. Les spécialistes posent à côté du Gupta, quelques photographes mitraillent puis s'en vont. Je reprends une coupe de champagne. Je retrouve les collègues. Je réussi à choper un petit
four qui porte bien son nom - je manque d'échapper la crevette qui tient à peine entre le pouce et l'index. Crevette sur lit de cresson, donc. Ou équivalent. Plus une perle de sauce sans trop de
goût. Il y a tellement de monde que les serveurs de petits fours sont noyés dans la masse. Je suis du regard leur livrée blanche. J'arrive à trouver d'où ils sortent - une porte au fond de la salle
de laquelle je décide de me rapprocher. Deux, trois, quatre petits fours. Je ne compte plus les coupes de champagne. Comme d'habitude, on est mieux servi en bibine qu'en bouffe. Mon verre n'est
jamais vide puisqu'il y a toujours quelqu'un pour me remplir la flûte, sans mauvais jeu de mot. Ma technique d'attrape des canapés se peaufine. Cinq, six. Ah ! Les serveuses ont compris. Pour
éviter que leur plateau ne soit vidé en 30 secondes dès les premiers mètres après la sortie de la porte du fond, elles lèvent les bras et portent le plateau au-dessus de leur tête pour franchir la
salle et éviter la razzia. Ingénieux rempart contre le pillage de canapés. J'aurai eu sept petits fours, ni plus ni moins. De loin le record de la soirée comparant avec mes collègues, qui de toutes
façons ne mangent rien.
Mes collègues sont parfois ennuyeuses. Ca ne mange pas, ça ne boit pas trop. Humour un peu pincé, facilement choquées, bien élevées, proprettes. J'imagine que c'est l'environnement où l'on bosse
qui veut ça. Je pense que l'Allemande est un peu amoureuse de moi. Je pense que l'Américaine n'a pas vraiment compris que j'étais pédé. Je pense que la Française a très bien compris. Je pense que
je m'entends vraiment très bien avec l'Anglaise. ll reste la stagiaire. Qu'est-ce qu'elle est belle !
Vivek Vilasini,
Last Supper - Gaza, 2008
Notre business manager parade avec le lot 128 de la prochaine vente de bijoux, un collier en pierres très précieuses et une paire de boucles d'oreilles assortie. Là,
devant une peinture de Souza, la quatrième fortune mondiale boit un cocktail à la canneberge. Lakshmi Mittal, le parrain de
la soirée, est un peu plus grand que la plupart des invités et a le goût anglais. Il discute avec notre CEO. Quoique noyé dans la foule, je regarde les gens défiler devant lui, soit pour lui
parler et lui serrer la main soit pour s'approcher de plus près et voir le phénomène, tout simplement. Je fais pareil et viens jeter un oeil à la peinture derrière lui. Une croûte. Il a l'air
incroyablement simple et sympathique. C'est la première fortune d'Angleterre, un Indien. C'est lui qui paye aussi les 10,000 livres qu'a coûté cette soirée, sorte de promotion de l'Inde moderne et
de l'art indien. C'est en plus l'Année de l'Inde en Angleterre. Cher ou pas, il n'y a pas assez de canapés dont le nombre a pourtant été calculé en fonction des 400 invités prévus. Pour 25 livres
par invité ça ne fait pas beaucoup. C'est pourtant près du double de ce qu'on compte par personne pour un diner de travail chez un ambassadeur de France (aux alentours de 12-14 euros). Je crois que
le forfait "dîner de prestige" est au même tarif, environ 25 ou 30 euros.
Imaginez, vous êtes ambassadeur, vous recevez dix convives pour un dîner de prestige que vous facturez donc 250 ou 300 euros à l'administration française. Vous avez pris soin de sélectionner des
produits locaux que vous payez trois sous, un vin bon marché que le quai d'Orsay vous envoie de France par valise tous les trois mois ou que vous avez de toute façon payé détaxé à l'aéroport du
coin, vous sous-payez votre cuisinier et personnel local et vous êtes chiche sur la taille des portions que vous servez - une cuisse de canard et un passage du plateau à fromages, pas plus. Votre
dîner prestige vous reviens donc à 10 euros par personne -et encore, en étant généreux. Vous vous mettez donc la différence dans la poche, entre
150 et 200 euros dans mon exemple, juste pour inviter des gens à dîner. Sans parler de la paye des chefs de poste exonérés d'impôts. Je sais, je m'écarte du sujet mais ces pratiques sont courantes
dans les postes diplomatiques.
Pour 25 livres par personne, j'ai tout de même bu une bouteille de champ à moi tout seul. Je serre des pinces à droite à gauche, fais des sourires. Il n'y a que des belles Indiennes en sari et
colliers d'émeraudes. Je parle avec la spécialiste de la vente qui me glisse à l'oreille qu'un certain nombre de peintures viennent déjà d'être vendues. La sélection n'est pas extra. Il y a ce
Gupta, des Maqbool Fida Husain, des Francis Newton Souza, quelques oeuvres plus ou moins inventives. On m'indique qu'une belle toile sur laquelle se prélasse une langoureuse panthère attaquée par une armada d'avions de
guerre miniatures est une "bachelor painting", de la peinture de célibataire. Je ne comprends pas bien mais je l'aime bien, cette panthère. Une jolie toile en très grand format intitulée Last
Supper - Gaza reprend une sène avec des femmes toutes voilées de noir partageant un repas. Intéressant. Trop grand pour chez moi.
(à la radio, Ainsi parlait Zarathoustra, Strauss)
Il doit être 21h00, la salle se vide. J'ai faim. On a faim. Dernière flûte. Bises. Manteaux. Dehors. Restaurant
libanais. J'essaye de lancer la serveuse sur le résultat des législatives au Liban. Elle me regarde avec des yeux de merlan frit. Humus. Metabbal. Mixed grill, autant de classiques de la bouffe
arabe internationale. Ma collègue américaine ne comprend rien à ce qu'il y a sur la carte. On dirait une poule devant un couteau. C'est impressionnant cette capacité qu'elle a à ne pas comprendre
et manier les langues étrangères. Peut-on d'ailleurs parler de capacité ? On mange. Je suis le seul à prendre une bière, évidemment. Mais dîner sympathique. Je tente une blague graveleuse sur les
pipes au réveil. Heureusement reprise par ma collègue française, plus décoincée que les autres. Ca rigole un peu mais pas vraiment d'un rire franc.
J'arrive à la maison après mon Israélien qui a passé une mauvaise journée. On passe trop peu de temps ensemble. Il bosse tous les dimanches depuis plus d'un mois et souvent le samedi soir. Il part
à Berlin dans deux semaines et moi faire du voilier aux îles du Levant. Il part en Israël début août et moi en France fin août. Ce n'est pas facile. Mais je comprends son envie pour l'avoir connue
moi-même de retourner voir sa famille et ses amis. Elle reste derrière la tête, parfois lancinante, cette envie d'expatrié. Je sais que je ne ferai pas toute ma vie à l'étranger. Il le sait aussi.
Nous en discutions la dernière fois. Il voudra - at one point - rentrer en Israël. Mais on n'en est pas encore là, heureusement puisqu'il est question de devenir "partenaires" en Angleterre. J'en
parlais d'ailleurs avec un de ses amis installé à Londres depuis quelques années, Avi.
"You know, I'm a Zionist. I have to go back to Israel. My life is there, there is my land".
Avi est un gros patachon agréable qui bosse pour la compagnie aérienne israélienne. Cela fait toujours bizarre d'entendre ce mot "zionist". Il résonne autrement en anglais qu'en français. Je ne
sais d'ailleurs pas si j'y attache la même connotation négative en anglais que je lui attache malgré moi en français. De toute façon, nous n'avons pas développé. Il est originaire de Tel aviv et le
sens de se phrase était "je veux vivre en Israël", point, pas d'évoquer les frontières de l'Etat.
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