Samedi soir, un club anglais au bord de la Tamise. Le Hurlingham. Le genre d'endroit où la liste d'attente pour devenir membre dépasse la décennie. C'est l'anniversaire de mon boss qui a dû hériter
du membership de son père, un Anglais célèbre. On se donne rendez-vous (on c'est mes collègues) à deux pas, chez l'une d"entre nous, dans un appartement chic près de Putney bridge. Dans
l'appartement de cette famille anglo-égyptienne, des meubles ottomans, des plats d'Iznik, des gravures anciennes, un piano et une femme d'ambassadeur évidemment ravie de nous accueillir.
Comme toutes les épouses de diplomate, elle s'intéresse à chacun, ou fait mine de, tour à tour, posant une ou deux questions puis passant à quelqu'un d'autre, le sourire aux lèvres et nous trouvant
tous merveilleux. C'est extraordinaire comme elle fait bien son boulot. Veuve-cliquot, bougies d'anniversaire, amie de la famille qui nous prend en photo. Je suis en smoking que j'ai loué chez Moss
Bross pour 49 sterling les trois jours. Noeud papillon et chemise plissée. Il est 19 heures et il faut bientôt qu'on file au Hurlingham. L'invitation indique 19h15 pour 20h00. Je me suis rasé pour
l'occasion. On y va à pied. L'entrée côté jardin est gardée. Gazons vert pomme, arroseurs automatiques, et cours de tennis façon Wimbledon au détour des buissons. Quelques joueurs en short blanc.
Un canal aux canards, petit pont, à 100 mètres, la bâtisse principale du club, 1836. Une Ferrari 512 TR passe. Coupes de champagne saisies sur des plateaux que tiennent une armée de serveurs. Deux
d'entre eux balaient les restes d'une dizaine de flûtes qui ont explosé au sol. Une mare de champagne.
Tâches de couleur et bruit de cocktail. Les robes sont plus ou moins bien choisies mais carrément voyantes. Mon boss, au loin, en veste blanche et veston rouge-orange. Sa femme, jolie. Sa fille
dans une robe blanche et noire façon bonhomme michelin, pas vraiment à l'aise. Smack smack. Bonjour bonsoir. Le beau spécialiste de Dubai. Quelques clients et vieilles rombières pomponnées pour la
soirée. Une grande fontaine façon boule à facettes s'agite avec le vent. Bruit d'eau et de feuilles des grand érables en fond. Encore une armée de serveurs. Petits fours. Vraiment petits. Champagne
et vin. L'accent a été mis sur la tease. On ne s'ennuie pas trop. On reste groupés. Moment du dîner. Plan de table. Je ne connais personne à la table 19 sauf un collectionneur important dont je
suis allé voir la baraque à Ham. Et sa femme. Imposante cinquantenaire que je n'arrêterai pas de faire boire pendant la soirée. Elle me confiera sans honte à la fin qu'elle était complètement
saoûle pour le pudding. Table 19 donc. Un couple de franco-suisses : le mari grand et moche mais à l'anglais parfait. La femme grande et laide, sorte de grue gauche à l'anglais inexistant. Ils
danseront quand même au premier rock. Drôle de duo. De toute façon je passe mon dîner à parler avec ma voisine de droite. Caroline. Une Irlandaise de la très jeune cinquantaine. Sportive.
Breadwinner de sa famille. Je lui sors les théories de Badinter sur la masculinité. On parle de vin dont je ne connais rien. De Jérusalem. On boit. Elle est végétarienne et ça ne m'étonne pas, à
cinquante ans elle a le corps de Madonna. La fin du dîner.
Je rejoins ma collègue la grande brune. Placée à côté d'un vieux collectionneur dont on estime la collection en ce moment. Chacun raconte son dîner. Discussions de mecs. Comment, vous n'êtes pas
encore mariée ? Lui demande-t-on. Les invités sont un peu vieux jeu. Mon boss à cinquante ans. Ca danse. Je découvre quelques tenues audacieuses. L'épave du Titanic, une vieille dame fanée en robe
de strass façon 1912 ou une belle au bois dormant vieillissante, soixantennaire, défraîchie elle-aussi, en longue robe bleue à crinoline et manches bouffantes. Atypique. Vision charmante d'une
Angleterre d'un autre âge ou en tous cas d'une autre classe sociale que la mienne. Une grande gigue porte une rivière de diamants. Sa robe de soirée est, elle-aussi, vieillotte, un peu comme sa
coupe de cheveux. Contrairement aux diamants, les tenues de bal prennent vite un coup de vieux. Les ladies aussi. J'ai dansé le rock. Pas trop. Je n'ai même pas trop bu. Juste assez pour cracher
sur les canards du parc et leur lancer des cailloux. Je raccompagne ma collègue et vais attendre le bus. Il est une heure. Le Hurlingham c'est une autre Angleterre, celle des riches. Très
différente de celle où j'étais la veille. Celle des clubs de Hackney. Génial, aussi.
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