Boulot. Sport. Métro. Je m'assois, heureux de trouver une place dans la rame à Piccadilly circus. C'est une
rangée de sept sièges qui fait face à une autre rangée de sept sièges. Je prends la dernière place. Face à moi un couple de juifs orthodoxes. Lui et son large chapeau noir qu'il enlève parce qu'il
a chaud. Dessous, il y a une petite kippa de velour. Bedonnant, à la barbe remontant au moins jusqu'à ses yeux fatigués, la trentaine. Elle en longue jupe noire avec veston crème sur une chemise
qui la couvre jusqu'au cou. Chaussures élegantes, sans couleur. Cheveux d'un étrange noir charbon. Diablement belle. Ils ne se parlent pas vraiment. Avec leur valise ils iront jusqu'à Heathrow
j'imagine, le terminus du métro. Elle s'adresse enfin à lui en hébreu. Portable dernier cri et surtout coloré. Il lui répond fatigué puis ferme les yeux. Elle me regarde.
Face à elle, assise à ma gauche, une femme voilée. Bedonnante elle aussi, elle lit un livre en arabe. J'aperçois quelques lignes. Un livre de prescriptions religieuses. 'Abaya noire et voile brun.
Elle est jeune, chargée de paquets. C'est sans doute une étudiante. Elle ne fait attention à moi qui tente de lire par dessus son épaule. J'ai du mal à voir son visage. Puis de toute façon je
regarde la femme d'en face.
Assise à ma droite, une vieille Asiatique dont j'écrase maladroitement le pied en m'asseyant. Je m'excuse Je vois ses mains ridées, sèches, aux ongles jaunis, trop longs, tenir un journal dont je
ne comprends aucun des mots chinois. J'arrive quand même à voir les pages où il y a l'horoscope avec les signes du coq, du singe, du rat, etc. Elle tourne les pages frénétiquement, à la recherche
d'une chose qui l'intéressera. Quelques pages ont l'air de retracer l'histoire d'un meurtre. On y voit le dessin d'un gros 4X4 duquel le coffre laisse échapper un bras ensanglanté. Cette femme sans
âge finit par fermer son journal et s'assoupit après la station Gloucester Road.
En face, légèrement sur ma droite, une Anglaise. Ou qui en a l'air. La chevelure grisonnante ébouriffée comme toutes les cinquantenaires branchouilles. Lunettes rouges à monture fine, comme toutes
les cinquantenaires branchouilles (je sais, je me répète). Enfant de je ne sais quelle révolution ou contre-révolution, sexuelle, féminine, thatchérienne, numérique. Elle lit un roman. Elle a l'air
grande. Une intello blanche comme il y en a tant. Il faut lui reconnaître un air sympathique avec son grand manteau soixante-huitard et son côté nature sophistiqué. Je n'arrive pas à voir ce
qu'elle lit. Sans doute un roman de voyage ou l'autobiographie de Jane Goodall.
A une place qui se libère à sa droite s'assoit un grand Sikh au turban noir, en costume cravate gris sombre, aux belles chaussures vernies. Il lit Metro. Moustaches et barbe roulées sur elles-mêmes
et tirées errière les oreilles. Chic, c'est le mot. Il me rappelle ces riches Sikhs qui viennent à nos views avant les ventes d'arts islamique et indien. Il est sikh et je ne sais pas vraiment en
quoi croient les sikhs. Il descendra à Hammersmith avec moi.
A quelques places sur la gauche, un Anglais triste comme la pluie. Un gros pull enfilé sur un autre. Chaussures qui ne vont pas avec son vieux jean. Il pense sans doute à quelque chose d'ennuyeux:
son licenciement, sa copine qu'il n'aime plus, son prêt à rembourser, la fuite d'eau de la salle de bain, l'interminable trajet jusqu'à la banlieue. Il a mis du gel sur le peu de cheveux qu'il a.
Il est presque attendrissant. La trentaine. Il descend et personne ne vient occuper le siège laissé vide.
Moi, assis à la place du milieu de ma rangée, à la quatrième place de la rangée de sept, je regarde, les mains croisées. Les stations défilent et j'imagine qu'en observant ces gens je dois aussi
les énerver. J'essaye de ne pas trop les dévisager mais je trouve cette scène extraordinaire. Il y a d'autres gens que je ne peux pas vraiment voir. Il y a toutes les couleurs. Là, assis dans ces
quatorze sièges en deux rangées parallèles, le monde. Londres.
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