Britain has got talent. Est-ce encore à démontrer? Je viens de tomber sur les vidéos de Susan Boyle lors de son
passage dans le show. Une fille de village, 47 ans, laide et pataude qui a littéralement abasourdi l'Angleterre avec une voix sans pareil. Ah. Susan Boyle. Overnight star déjà invitée chez Oprah
Winfrey cinq ou six jours à peine après son impressionante prestation. Une des vidéos sur Youtube a déjà été regardée près
de 31 millions de fois. J'ai regardé un bout de Britain's got talent samedi soir. C'est un défilé plutôt ennuyeux de Britanniques s'imaginant pouvoir intéresser le monde. Effectivement, comme dans
toute émission de télé-réalité, ce n'est pas les qualités humaines qu'on cherche à voir mais leurs opposés, bêtise, laideur, manque d'amour-propre, vulgarité, etc. Et à ce niveau-là, il y a
suffisament de matière pour faire marcher la télé-réalité pour quelques dizaines d'années supplémentaires. Susan Boyle est donc moche et étonnante et c'est pour ça qu'on l'aime. Moi j'aime surtout
le juge Simon mais ça je l'ai déjà dit dans un précédent billet.
Mon Israélien m'emmenait vendredi soir dans une sorte de Falafel Night à Kennington, dans une de ses petites maisons dont on ne sait jamais si elles sont modernes ou pré-50's, du verre et de la
brique, un jardinet un peu décrépi, près d'immeubles en barre peu ragoûtant. Mais la maison jolie, bien agencée, dans un quartier où ce vendredi soir pas un chat ne court sous la pluie. On arrive à
une petite dizaine. Notre groupe s'est constitué à la station de métro, vers 20h30. Kennington tube station conserve l'un des plus vieux ascenseurs de Londres encore en activité. La station est
sous un dôme qui abrite la machinerie de l'ascenseur. Je sais ça parce que j'ai lu le petit panneau à l'entrée de la station. J'ai eu le temps car les Israéliens, comme les Français, sont souvent
en retard. Des pédés, des pédés, et quelques jeunes filles. Deux hétéros dans la soirée. Et encore, l'un d'entre eux, marié à une brune de Méditerranée avait l'air bien folle. On arrive donc. La
maison appartient à Pete. L'ex d'Ofer qui est un ancien collègue de mon Israélien. Il y a des fleurs plein les escaliers de l'entrée; étrange. On me présente. Dans la cuisine, tout le monde se
serre. Pete et Ofer font les falafels avec un Espagnol au crâne rasé et à la barbe fournie. Miam. Bonjour bonjour. Je ne me souviens pas de son prénom. Ca arrive, ça arrive. Du monde encore et
encore. Les falafels sont servis. L'alcool. Ca boit. Lumière tamisée, petite terrasse sous la pluie pour fumer. Musique arabe.
Oui, musique arabe. Forcément, les Israéliens, surtout les Israéliens d'origine marocaine, ne peuvent pas faire sans la musique en arabe. Après tout, c'est la langue des communautés juives du
Maghreb, non ? Une belle brune et frisée veut nous apprendre les rudiments de la danse du ventre. Elle danse plutôt pas mal. Pas très grande, sur des talons, un peu mal fagotée, un très large
décolleté, belle comme tout, elle nous entraîne un à un au milieu. L'Américain, sans doute le plus mauvais danseur, est évidemment le plus décomplexé. Il prend toute la place, se donne à voir et à
l'air ridicule. Je préfère son petit copain, plus discret. Alors que la leçon avance, les blagues salaces font rire tout le monde. Sur les mouvements des hanches et des fesses, spécialement crées
pour les femmes et les homos, jouer à la chatte qui veut des caresses, qui se frotte, etc. Gestes pesants d'une danse charnelle, présente, de femmes toujours un peu grosses "fat, fat like fatima,
you're in Egypt, imagine you're a fat Fatima in Egypt", voilà comment nous entraîne la brune. Elle prend le châle d'une Anglaise, celle mariée à la grande folle, et attire Ephrat, une Israélienne
aux parents nés au Maroc, brune comme toutes, mince, rieuse. Les deux dansent ensemble le temps d'une longue chanson. C'est assez troublant, le foulard passant entre les deux corps, le jeu de
séduction, les regards noirs, la musique trop forte. Je m'assieds. Un Anglais s'approche. Il me fait les yeux doux depuis que j'ai mis les pieds dans le salon. Grand, petites lunettes, gros ventre,
l'air sympathique. J'ai jamais lu Monsieur Pickwick de Dickens mais le nom lui irait bien. Je me lève me servir une vodka. Il me suit. On discute. Il gère la gare de Paddington et donne son temps
libre à une hotline pour jeunes gays en détresse. On parle, il m'aime bien. Il finit par lâcher son verre qui éclate sur le sol. Il se bouge à peine pour chercher de quoi réparer sa connerie et
continue à me parler. Ofer nettoye le vin sur le sol. Je suis saoûl. Ephrat me demande si j'ai aimé Israël. Comme toujours c'est la deuxième question qu'un Israélien pose à un non-Israélien. Je lui
réponds que oui, terriblement. Mais que c'était une expérience "quite heavy and harmful". Nous ne nous reparlerons pas de la soirée. Tout le monde s'amuse. Heureusement il y a un peu de brassage,
des Anglais, un Américain, un Indien, moi. Je ne sais pas si tous ces Israéliens sont de gauche, de droite. Ils sont d'ailleurs, installés hors d'Israël, et ont un discours un peu plus ouvert, ont
été confrontés à d'autres opinions et aux critiques. Mais j'ai toujours peur d'aborder "le" sujet avec eux. Notamment parce que j'aurais peur d'être déçu. Je me rends compte que je peux
difficilement me défaire du fait qu'ils sont israéliens et qu'il y donc toutes les chances que nos avis divergent sur un certain nombre de questions fondamentales. J'arrive à faire la part des
choses avec Mon Israélien, parce que je sais ce qu'il pense et comment, mais c'est beaucoup plus difficile avec ses amis que je rencontre. Alors oui, ça ne m'empêche pas d'avoir de très bonnes
relations avec eux, et j'aurais tort de m'en priver, mais la question est toujours là, tapie, cachée: "Et les Arabes, alors ?"
J'étais à la Saatchi Gallery cet après-midi pour voir l'exposition du moment, Unveiled. Ma première
impression est qu'il y avait là des oeuvres généralement moins fortes et touchantes que pour The Revolution
Continues et ses artistes chinois. Quelques jolies trouvailles néanmoins: Diana al-Hadid et ses architectures cassées, Ahmed Al-Soudani et ses peintures monumentales de corps joyeusement
déchiquetés, Kader Attiya, créateur de Ghost, quelque 250 femmes voilées, priant, en feuilles d'aluminium, et j'en passe. Mon oeuvre préférée est sans doute la maquette de Wafa Hourani, Qalandia 2067, ou des barraquements s'empilent d'un côté du mur de
séparation, taggés, vétustes, face au mur recouvert de miroirs, quand de l'autre côté - côté israélien - une piste d'atterissage (de l'ancien aéroport de Qalandiah) nous mène à un complexe
multicolore plein de bonheur et opulent, couleur bonbon mais face au mur de béton, au pied du mur de béton, avec un tank et des F-16. 2067, cent ans après la guerre des six jours, un drame
consolidé sans espoir de retour.
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