Samedi 21 mars 2009
Le salon presque plongé dans le noir. Il est parti travailler. Je suis rentré hier soir. Un long vol depuis le Golfe. Abruti dans l'avion par le Bordeaux et les films. J'arrive avec trois heures de plus. Les longs couloirs d'Heathrow, les cohortes de voyageurs, les Japonais perdus, la file d'attente devant les caisses automatiques du métro, la plate-forme de l'arrêt Terminal 3. On monte. Bip. Une partie du trajet est aérienne. On respirerait presque dans le métro nauséabond. Onze longues stations jusqu'à Hammersmith. Des gens endormis, des gamines s'excitant autour d'un portable, un couple de gens âgés et la banlieue. Une banlieue de brique qu'il n'y a qu'à Londres ou peut-être à Tourcoing. Un sac de vingt-quatre kilos. De Hammersmith jusqu'à la maison. Ca me tue. Le décalage horaire me tue aussi une fois arrivé. Je m'endors peu de temps après. Samedi. Shepherd's Bush Market. We sell Chinese phone chargers. Les gens plutôt pauvres, les Français du coin, les petites pétasses en rose aux tresses serrées, moi au pull tâché (c'est le week-end). Mon pantalon tombe parce que j'ai oublié la ceinture. J'ai trop chaud. Végétables. J'oublie la viande hâchée. Un métro passe au dessus du marché, bruit strident. Borodin dans les oreilles. Je rentre. Le frigo à nettoyer. La nuit tombe. Il fait presque noir. J'écris.



La presse du Qatar m'a paru d'une assez mauvaise qualité, aussi bien en arabe qu'en anglais. Reprise ininterrompue de dépêches d'agences de presse internationales, pas d'éditoriaux, et d'énormes erreurs dans les articles du cru. L'événement de la semaine à Doha était sans aucun doute les deux jours de vente de Sotheby's au Ritz-Carlton. Une série de ventes dont les points forts étaient la section Orientaliste et la section Art contemporain et arabe. Un fiasco total, surtout pour l'art contempo. Aucun des Damien Hirst n'a été vendu, un portrait de Jackie par Warhol à plus de deux millions de dollars  resté sur le carreau. Une sculpture de Venet et un Anish Kapoor sont les seuls lots importants à avoir trouvé acquéreur. Peut-être parce qu'offerts à des prix plus raisonnables. La section arts de l'Islam n'a vu que trois lots vendus sur les 18 offerts. Certes avec un record à plus de 3 millions USD pour un splendide textile safavide mais le reste a fait flop.


Lorsqu'un lot est invendu, on dit qu'il est "bought in";, généralement parce qu'il n'y a eu aucune enchère ou que celles-ci n'ont pas atteint le prix de réserve. L'auctionneer annonce alors à la salle que le lot est "unsold". Ce qu'un journaliste qatari a compris comme "sold", donc "vendu". En une du Qatar Tribune le lendemain, l'immense succès des deux jours de ventes avec "tous les lots vendus", le journaliste s'étonnant tout de même qu'ils aient presque tous trouvés acquéreurs à des prix en-deça des estimations basses...  C'est vrai que l'auctionneer a plutôt tendance à parler dans sa barbe et bien bas quand il s'agit d'annoncer que "this lot is unsold". C'est toujours gênant de rester avec un top lot sur les bras. Mais il ne faut pourtant pas avoir inventé l'eau chaude pour voir qu'un lot est invendu. Bref. Cela donne une idée de la qualité de la presse pour que cet article fait d'une accumulation de grossières erreurs fasse la Une d'un quotidien national. Quoi qu'il en soit, presse ou pas, les ventes ont fait flop, et ce n'est pas réellement bon.




Une communauté qui n'est plus vraiment petite de gens liés à l'art et au business de l'art est là, avec un turnover assez rapide. Les projets de la famille royale, les pétrodollars,, les collectionneurs éclairés, les marchands aux dents longues, les conservateurs en quête de musées plus payeurs, tous s'attirent mutuellement, tous s'activent au Qatar, pour promouvoir la Culture, encenser cette belle volonté de raccrocher à l'économie culturelle mondiale, louer ce bel et soudain engagement pour les beaux-arts l'architecture des prix Pritzker, encourager le choc de ces masses du désert par l'esthétisme et le Beau. Et bien entendu prendre sa part du gâteau.


Le musée d'art islamique de Doha est un musée de chefs-d'oeuvres. Mais aucun n'est expliqué, mis en contexte. Pas une carte, pas un texte. Une succession d'écrins de verre, astiqués jour et nuit par des essaims d'Indiens en blouse bleue. Pièces incompréhensibles. La volonté du sheikh de montrer ce qui est beau. Susciter la curiosité au lieu d'endormir par les discours scientifiques. Je ne suis pas sûr de la démarche. C'est une série de chocs esthétiques dont je suis certain qu'ils ne seront pas transformés en savoir, en goût, en curiosité et resteront sans suite si ce musée se borne à n'être qu'une show room. Encore une fois. Du show off. Ca brille, c'est le plus beau, une des plus belles collections du monde, constituée par la passion d'un seul homme. Je suis conscient de la difficulté de créer un musée ex nihilo, d'apporter un contenu aussi fort que celui présenté à Doha, losqu'il n'y a rien qu'un désert. Géographique et culturel. Mais cette culture n'est là qu'un produit commercial comme un autre. Un produit beau. Un produit de luxe, certes pour une fois accessible à tous - le musée est gratuit. Mais ne doit-il pas y avoir transmission d'un message, n'est-ce pas le but du musée ? Ne pas seulement repartir avec le mug imprimé du plus beau textile du deuxième étage mais avec plus de questions qu'en arrivant. Je n'aurais sans doute pas fait mieux, mais au moins aurais-je mis une carte, sur un mur, quelque part. Ce musée est une merveille , il y a beaucoup de monde, mais il reste beaucoup à faire. Ca reste une expérience intéressante.




Trop de Doha. Trois semaines c'est long. De retour à Londres, content. Mais j'ai envie de Paris. Je comptais venir un week-end mais mon Israélien a prévu Barcelone. Faudra que je m'y fasse, il en a très envie. Moi j'y suis déjà allé deux ou trois fois. Le parc gu-el de Gaudi (je prononce Godi), les ramblas, le pénis de Jean Nouvel et les mariposas. C'est plaisant mais j'avais envie de Paris. Bref. Piaf. L'accordéoniste. Un début triste. Je n'arrête pas de répéter que j'ai envie de Paris. Il faudra un jour que je me pose les vraies questions. Je vais essayer de profiter un peu plus de Londres puis je me poserai et réfléchirai. On verra d'ici un ou deux ans.







Publié dans : Jour après jour - Communauté : Voyages
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