En passant dans King's Road dimanche, je m'étais dit qu'il fallait tout de même que je file visiter les
nouveaux espaces d'exposition de la galerie Saatchi. Le bâtiment, imposant monument au fronton néoclassique, est l'ancien "quartier général du Duc d'York", en fait d'anciennes casernes militaires.
Le dépouillement des lignes de cet ancien bâtiment militaire vont parfaitement - et c'est bien trouvé - au caractère bien froid des salles blanches où l'on expose de l'art contemporain. Cela colle
d'autant plus que les espaces intérieurs sont magnifiquement aménagés : il n'y a rien. La galerie est une succession de salles globalement identiques les unes aux autres en volume, forme et
luminosité. Une sensation renforcée a fortiori par la blancheur de ces salles qui sont principalement vides (nous ne tiendrons pas compte ici ni du volume des visiteurs - pas si nombreux que ça
face aux hordes bambines du Natural History Museum - ni de celui des oeuvres qui atteignent pourtant des proportions colossales). L'espace est donc clair, chaud (plus chaud que dehors),
compréhensible, voire accueillant. Un joli parquet de bois brut recouvre le sol. Ca craque. Les oeuvres sont "offertes" au public sans filet, sans protection, sans barrière visuelle. Des petits
panneaux indiquent qu'il faut bien tenir ses enfants près de soi. Il y en a pas mal d'ailleurs. Ils sont plutôt calmes. Ouf. Porter l'art au plus grand nombre oui mais pas aux plus
petits.
Zhang Huan, Seeds, 2007 Incense ash, charcoal and resin on canvas, 250 x 500 cm
(avec la belle déformation de la lentille de mon appareil photo)
Cang Xin, Communication, 2006 Life-size sculpture, silica gel
Dans les salles, deux hommes de cire sont couchés sur le sol. Plutôt un homme et un ange. Tous les gamins se couchent et rampent sur le sol pour voir essayer de voir
leurs visages, c'est assez drôle. L'homme est une oeuvre de Cang Xin - se représentant - et l'ange une effrayante sculpture de Sun Yuan et Peng Yu. Cang Xin, couché à plat-ventre sur le "joli parquet de bois brut", lèche le sol. Ses bras sont écartés, les jambes sont droites. La sculpture s'appelle Communication. Il
"communique" avec l'endroit via sa langue, "one of the most intimate and sensitive parts of the body". L'ange de Sun
Yuan et Peng Yu est bien plus désagréable à regarder. Une vieillard tombé du ciel. Cheveux gris épars sur le sol comme une terne auréole mouillée, les jambes veinées de bleu, la peau marquée de
tâches de vieillesse, éclaté là, par terre, dans une robe blanche immaculée. Deux ailes monstrueuses, ergots de poulets plumés, gigantesques, lui sortent du dos. C'est une chimère, un monstre plus
qu'un ange, un gros oisillon tombé du nid céleste qui a tristement fait "splash" sur le sol de notre humanité. Ca rappelle sur un autre ton le pape écrasé par une météorite de Maurizio Cattelan. Les mêmes Sun Yuan et Peng Yu ont mis en scène la véritable attraction de la galerie : une douzaine de
vieillards en fauteuils roulants motorisés et automatisés qui évoluent lentement dans une grande salle du sous-sol. Chaque vieillard, grabataire, rabaissé, rabougri et impotent, en uniforme
national pourrait être tel dictateur ou tel président. On pourrait reconnaitre des Arabes, des Sud-américains, des Européens. La scène est mi-macabre mi-hilarante. Les fauteuils qui manquent à
chaque fois de s'entrechoquer rappellent la stupidité et l'aléatoire des guerres lancées par ces horribles bonshommes.
Sun Yuan and Peng Yu, Angel, 2008 life-siwe sculpture in fibre-reinforced polymer and silica gel
Yun Minjun, Untitled, 2005
Oil on canvas, 220 x 200 cm.
Il y aurait beaucoup à dire sur les 24 artistes de l'exposition. J'en avais déjà vu certains à Jérusalem pour l'exposition Made in
China au Musée d'Israël. J'ai beaucoup aimé retrouver Fang Lijun qui peint sur des rouleaux de papier démesurément grands. Il faut trois, quatre, six rouleaux juxtaposés pour composer ses
tableaux d'hommes qui ploient tous sous la masse. Une masse d'eau - un nageur lutte dans l'onde -, une masse d'oiseaux à l'aspect de virgules qui s'abat, lourde, sur le dos d'un homme courbé;
fuyqnt, puis une figure tourmentée qui s'élève d'une mer d'autres têtes tourmentées. Lui comme tant d'autres tire son inspiration, sa critique, son engagement, des conséquences de la révolution
culturelle, de Tienanmen, de l'histoire de la Chine moderne. Le rouleau de papier et des calligraphies viennent néanmoins rappeler la Chine ancienne, celle des Song, lis-je un peu plus loin. Le
célèbre Zhang Xiaogangnous montre aussi à travers ces familles sans chaleur, ces
visages interchangeables, ce général sans pantalon, le difficile rapport entre soi et l'autre, l'individu et la masse , la réalité et la doctrine. J'avais aimé une de ses peintures à Jérusalem où
les trois bustes d'une famille d'un père, d'une mère et d'une fille, aux visages froidement identiques sous leurs casquettes ou leurs nattes, étaient finement reliés l'un à l'autre par un étroit
fil rouge qu'il fallait bien chercher dans la peinture. Fil rouge que l'on retrouve ici.
Zhang Xiogang, Untitled, 2006
Oil on canvas, 200 x 260 cm.
Que dire ? Un mélange de pop art, d'engagement, de fraîcheur. Un peu de vieux papier pour les calligraphies, de résine, de métal, de cendres même. Les oeuvres
sont suffisament bien choisies pour faire passer différents message à travers plusieurs media. Je suis surpris par la taille des oeuvres. Ce sont toutes de très grands formats, à l'exception d'un
boîte de Quaker Oats où le quaker a été redessiné en Mao. Effectivement, la plupart des thèmes sont issus du répertoire de la critique politique. L'uniforme, le paysan, l'enfant unique, la
doctrine, le livre rouge, la propagande sont les sujets rebattus. Mais l'individu en quête de bonheur, le sexe, l'âme (voir les tableaux de cendres d'encens de Zhang Huan), la consommation et
l'élan de la nouvelle Chine trouvent aussi leur place. C'est un art chinois principalement centré sur la Chine et ses figures - est-ce surprenant ?. Il faut donc y être sensible. L'histoire ou
l'histoire de l'art "occidentales" sont détournées et remaniées pour rentrer dans ce cadre. Cela me rappelle les discussions avec mon colocataire chinois de Queensway. Je découvrai alors
qu'on pouvait placer la Chine au centre de tout un monde, que la Chine même était un monde en soi. Ce qu'on voit dans The Revolution Continues et ce que j'avais découvert avec Richie c'est qu'il
existe un sino-centrisme aussi fort que notre "occidentalocentrisme" (je sais, le mot est horrible). La Chine est bien au centre d'un monde, c'est bien une civilisation vivante et
remuante, dont il faut bien se mettre dans la tête qu'elle existe à côté de "nous". Elle n'est pas autarcique - il suffit de voir le considérable tribut de son art contemporain à l'histoire de
l'art occidental - et nous ne le sommes pas non plus, mais quelle force, quelle ingéniosité, quelle fraîcheur. Peut-être bien que ces artistes ne se prennent pas encore totalement au sérieux. Sans
être absolument bouleversé - j'ai du mal à l'être avec de l'art contemporain - j'ai adoré.
Sun Yuand and Peng Yu, Old Persons Home, 2007
13 life-size sculptures and 13 dynamoelectric wheel chairs
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