J'ai diné ce soir avec un ami d'enfance que je n'avais pas vu depuis 14 ans. A Tel Aviv, sur la jetée du port, au nord de la ville. Il y a
quelques mois, j'envoyai une lettre à sa mère, me rappelant miraculesement son adresse après plusieurs années de silence de ma part. C'est à grâce à lui, à elle, qu'il y a 15 ans j'étais pour la
première fois venu à Jérusalem. J'avais alors glissé un papier dans le mur des Lamentations qui devait "me rendre heureux" après la mort de ma mère et je m'étais envolé de l'aéroport de
Qalandiah, aujourd'hui désaffecté, pour un tour au dessus de Jérusalem. Juif, il fêtait sa bar mitzva dans la ville sainte.
Bref. Ma lettre arrive, elle me répond, le dit à son fils. Lui, l'un de mes meilleurs amis de ma tendre enfance jusqu'à mes douze ou treize ans, décide de m'appeller au bureau, un jour d'avril
2008. "Bonjour, c'est moi, comment vas-tu, je suis en Israël, voyons-nous". Choqué, heureux, stressé. Lui - son père - est l'une des plus grandes fortunes de France. Faisons fi.
Discutons. Les souvenirs de vacances à l'île de Ré et à Binic, les familles, les conneries, les heures passées dans la rue Chernovitz ou la rue Claude Chahut, ma mère, sa mère, l'école. 15 ans
après il n'a pas changé. Moi non plus me dit-il. De la porte tournante par laquelle j'entre au Hilton, je le reconnais au premier coup d'oeil sur un canapé de la réception. J'arrive transpirant
après une journée de travail et les embouteillages du nord de Tel Aviv. C'est intriguant, tout d'un coup - flap - les quinze ans de rupture ne sont plus rien. On est finalement les mêmes, avec de
la barbe. A la différence que lui sent bon et que je sens la sueur. Je reconnais son regard, puis, au cours de la soirée, son sens débordant de l'humour même si j'ai l'impression qu'il se bride
un peu. On s'embrasse comme du bon pain en restant quand même un peu sur nos gardes, au moins au début. Je me souviens qu'on avait l'habitude de rire ensemble. Enfin, c'était surtout lui qui me
faisait rire.
Je lui raconte ma vie, ce que j'ai fait ces dernières années, les voyages, le monde arabe, etc. C''est à son tour. Parcours international aussi, bien différent du mien. Math et finances pour lui,
arabe et histoire de l'art pour moi. Autant dire que des mondes aujourd'hui nous séparent. Je suis charmé par la personne, même s'il disparait deux fois pour répondre au téléphone. On comprend.
Ma grand-mère appelle aussi pendant le repas au moment où on parlait d'elle. Ca ne la rajeunit pas me dit-elle rapidement. J'ai froid malgré les premières chaleurs de cet été. L'air marin me
frappe le dos. J'entends le bruit des vagues. Je rabaisse les manches de ma chemise. On se quitte sur ce port de Tel Aviv. Il enchaine sur un rapide rendez-vous à 22h30. Je reprends ma BM et file
sur la 443 retrouver Jérusalem.
Il est difficile de recréer une proximité après 15 ans d'interruption. Il est difficile de dépasser l'aspect de simple remémoration des souvenirs communs. Se faire au fait que son ancien ami est
"très riche" n'est ni aisé ni immédiat. Mais tout ça se dépasse et l'on retrouve presque vite une sorte de fil commun, d'étincelle dans les yeux et de plaisir animé par la curiosité et l'envie de
faire revivre une enfance heureuse. Il faut transformer l'essai. Nous calculions que si nous nous revoyions dans 15 ans, nous serions alors quadragénaires...
Commentaires